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Synthèses rédigées par les étudiants du cours de Culture numérique

The yellow kid and his new phonograph
The yellow kid and his new phonograph

Bande dessinée et numérique

Elisa Chauvel, Victor Deroin, Cédric Raoul, Maëva Villerot - (Master 1 EMT)
Dans cette article il s'agit de démontrer comment le monde de la bande dessinée s'adapte à l'ère du numérique.
(déposé le 2014-12-18 13:11:43)

La Bande-dessinée et le numérique



 

La bande dessinée, aussi appelée  Neuvième art, possède des origines assez floues. Son inventeur serait Rodolphe Töffer, un Suisse du 19ème. Pourtant, les historiens lui trouvent plusieurs autres points de départ. Le plus ancien serait les fresques de la grotte de Lascaux qui datent de la Préhistoire. Certains pensent que la tapisserie de Bayeux serait plus appropriée au terme de bande dessinée. Effectivement, les faits relatés par cette tapisserie se déroulent de manière chronologique, tout comme peut le faire une bande dessinée de nos jours.

Mais alors, comment définir la bande dessinée ? Un mélange entre la littérature et la peinture ? Il faudrait reprendre l'expression de Marjorie Alessandrini dans L'Encyclopédie des Bandes dessinées : « [C’est un] art à la croisée de l'écriture littéraire et de l'écriture graphique ».

L'autre facette de notre étude concerne un milieu tout à fait récent : le numérique. Ce dernier tire son nom du latin « numerus » qui veut dire calcul. Le numérique s'apparente cependant plus à la technologie et au digital. En effet, la partie qui nous intéresse dans ce milieu est le monde de l'informatique. Le numérique s'est développé récemment et ne cesse d'évoluer. Il prend de plus en plus de place dans notre quotidien et devient indispensable à nos rythmes de vie.

Alors que tous les secteurs du quotidien et de la culture s'adaptent aux évolutions du numérique, nous nous interrogerons ici sur le secteur de la bande dessinée. Notre étude portera ainsi sur trois axes principaux : la place accordée au numérique dans la production de bande dessinée, son rôle en tant qu’objet de diffusion de cette dernière, et enfin les usages qu’en fait le lectorat.



 

I- Le rôle du numérique dans la production éditoriale.



 


Stratégie commerciale des éditeurs et développement des projets numériques

Qu'est ce qu'une bande dessinée numérique ? Nous l'entendrons ici comme l'édition et la diffusion d'une bande dessinée dématérialisée afin qu'elle soit lue sur un écran, qu'il s'agisse d'un ordinateur, d'un téléphone ou d'une tablette. Ces bandes dessinées peuvent être disponibles en format papier ou n'être créées et éditées qu'en format dématérialisé. La bande dessinée numérique recouvre aussi les contenus multimédias additionnels qui peuvent être ajoutés au contenu originel tel que des animations, des annexes etc.

La bande dessinée numérique est très récente et donc tous les dispositifs, idées, concepts sont nés il y a peu et le circuit est en constante évolution. Si les Etats-Unis et le Japon sont en avance sur la bande dessinée numérique, nous avons décidé de centrer notre regard sur la France où l'évolution y est rapide et où de nombreux projets apparaissent.

La bande dessinée numérique a permis de nombreux changements au niveau des maisons d'éditions que ce soit au niveau de la temporalité ou de la monétisation. En ce qui concerne la temporalité, les auteurs peuvent désormais mettre directement en ligne leurs créations, l'arrivée du numérique a donc permis la création d’œuvres dont la parution est quotidienne.

Pour la monétisation, le numérique permet l'accès à des contenus ou même des œuvres complètes avec une gratuité totale, ce qui pose le problème des droits d'auteurs et de la propriété intellectuelle. Les éditeurs qui souhaitaient travailler sur un format numérique ont eu à convaincre des auteurs afin de récupérer les droits. Même si certains y étaient favorables, il a fallu mettre en place des contrats spécifiques au format de diffusion. Les négociations entre le SNE (Syndicat National des Éditeurs) et le CPE (Conseil Permanent des Écrivains) ont abouti à un accord sur un contrat d'édition qui prend en compte l'arrivée dans l'ère numérique. Un contrat unique permet une rémunération de l'auteur sur l'ensemble des recettes provenant de la commercialisation et de la diffusion numérique de son œuvre.

On voit donc apparaître des projets qui prennent en compte ces deux thématiques avec une parution journalière d'une œuvre soumise à abonnement. C'est l'apparition du «pay-per-read», comme en témoigne ce projet éditorial Les Autres gens.

Certaines entreprises vont être créées pour faire face à ce changement de la demande. Ave Comics est une des premières sociétés françaises à se lancer dans la bande dessinée numérique avec la création d'un logiciel de lecture nomade de bande dessinée. Ce logiciel est créé en 2006 et disponible dés 2008, dans un premier temps sur les produits de la marque Apple, avant d'être disponible sur tous les supports.

Apparaissent aussi des projets multimédia où la bande dessinée numérique est couplée à des effets sonores ou à des bandes sons (Johnny Cash), ainsi que d'autres fonctionnalités comme les bandes dessinées bilingues qui permettent de modifier la langue en cours de lecture.

Cette application permet la diffusion et la lecture de bande dessinée numérique, dans un format simple ou animé (sons, vidéos, zooms). Ce type de lecture permet de maîtriser le rythme de la narration et l'usage et le développement rapide des téléphones ou des tablettes tactiles permet de faciliter la lecture case par case.

Ave Comics n'est qu'un exemple des nombreuses sociétés qui fleurissent autour de la bande dessinée numérique, nous pourrions également citer Foolstrip et Monolosanctis pour les éditeurs en ligne ou encore Digibidi et Iznéo pour la diffusion.

L'exemple d'Iznéo est aussi intéressant puisqu'il s'agit du plus gros diffuseur de bande dessinée numérique en France avec le catalogue de 6000 ouvrages en 2013 provenant des catalogues d'une trentaines d'éditeurs ce qui montre l'intérêt de ceux-ci pour le format numérique. Les chiffres communiqués par l'entreprise elle-même sont de 1,2 million de visiteurs, 6,5 millions d'albums découverts et 55 millions de planches vues.

La bande dessinée numérique reste encore marginale par rapport au monstre qu'est la bande dessinée traditionnelle. Si le catalogue d'Iznéo peut paraître important il convient de le rapprocher des nouveautés parues en 2013 en version papier dont le chiffre s'élève à 3882 soit plus de la moitié du catalogue du leader européen de la bande dessinée numérique.

Mais même si la bande dessinée numérique reste marginale elle est en constante évolution grâce au perfectionnement des supports et des moyens de diffusions. En 2013, selon une étude publiée par Babélio (application web de catalogage), 42% des lecteurs ont lu une BD en format numérique et 18% seraient des lecteurs réguliers.

Les éditeurs savent qu'ils vont devoir composer avec le numérique. En ce qui concerne les Japonais et les Américains, ceux-ci sont déjà passés à un rythme de production de bande dessinée numérique quasi industriel.

Dés 2009 au Japon, la bande dessinée numérisée a dégagé un chiffre d'affaire de 200 millions d'euros et le manga sur téléphone portable représentait jusqu'à 15% en 2010 des ventes totales. Aux États-Unis, les chiffres sont moindres mais restent impressionnants puisque le marché du comics numérique était estimé entre 6 et 9 millions de dollars en 2009, soit 1 à 1,4% du marché total, là où le numérique en France n'en est qu'à ses balbutiements.

Cette avance peut s'expliquer par la souplesse plus importante des droits d'auteur au sein de ces deux pays. De plus, en France, les éditeurs peinent à trouver des solutions cohérentes et durables. Il est possible aussi que la France fasse preuve d'un certains conservatisme.

En effet, la bande dessinée franco-belge tire ses premières lettres de noblesse d’œuvres parues il y a maintenant plusieurs décennies, et même si de nombreux projets voient le jour au quotidien, la bande dessinée franco-belge traditionnelle cible un public maintenant plus âgé. Ce public est donc peut être moins favorable au numérique qu’un public plus jeune, tel celui du manga, plus prompt à s’adapter facilement à la lecture sur un téléphone portable par exemple.

Dés 2008, à la Japan expo, sur le stand de la Shueisha, le plus gros éditeur de mangas détenteur de licences telles que Naruto ou Dragon Ball, il était possible de consulter les oeuvres disponibles en ligne par le biais d'un smartphone mis à disposition.

Consultation de mangas numériques à la Japan Expo

Consultation de mangas numériques à la Japan Expo

ActuaBD
Licence : Licence inconnue -- D.R.

Les gros éditeurs de manga ont même signé un accord avec la société Nintendo pour permettre au propriétaire d'une console de télécharger et de consulter des mangas en échange d’une souscription.

La volonté des grandes maisons d'éditions, qu’elles soient américaines, japonaises ou françaises, est de se placer elles-mêmes sur le marché du numérique afin de diffuser des extraits d’oeuvres pour ainsi créer un engouement, ce qui favorisera ensuite la sortie au format papier.

Cette pré-publication tend à conférer à la bande-dessinée numérique un statut hybride, en utilisant le support multimédia comme simple outil promotionnel, comme si ce support n’avait pas de valeur intrinsèque. Celle-ci n'existe alors que pour servir la valeur papier.

Cette sorte de pré-publication permet aux éditeurs traditionnels de se placer face aux entreprises émergentes directement spécialisées dans l'édition numérique, telles que Foolstrip. Ces éditeurs numériques spécialisés proposent le format numérique comme un produit de consommation à part entière.

Le numérique permet également d'autres projets innovants proposés par des sociétés autres que les maisons d'éditions traditionnelles. C'est par exemple le cas du projet d'Unibook : l'auteur met en ligne sa bande dessinée et, si un acheteur est intéressé, un exemplaire est imprimé puis lui est directement envoyé par Unibook sans aucun coût pour l'auteur. Ce projet permet à de petits auteurs qui ne parviennent pas à se faire éditer de proposer leur travail et de le diffuser. Pour la société Unibook, cela permet une gestion sans aucun stock ni aucun intermédiaire.



 


Le Crowdfunding

Le crowdfunding, en français “financement participatif”, a pour but de financer des projets divers de musique, cinéma, jeux-vidéo et ici de bande dessinée. Le crowdfunding permet de s'affranchir des intermédiaires habituels en faisant appel à un grand nombre de personnes pour lever les fonds nécessaires à la production et à la diffusion d'un produit culturel. Ce financement participatif est apparu grâce à la démocratisation d'internet et des réseaux sociaux qui sont la base même de ce service.

En ce qui concerne spécifiquement la bande dessinée, les éditions Sandawé sont parmi les premiers à se lancer dans l'aventure en 2009. Cette maison d'édition belge est créée par Patrick Pinchart ancien rédacteur en chef du Journal de Spirou. Le premier ouvrage édité par la société Sandawé et financé à l'aide du crowfunding sort le 24 aout 2011.

Il existe d'autres plates-formes de crowdfunding mais Sandawé étant une maison d'édition, elle peut publier et distribuer directement les projets qui arrivent à rassembler suffisamment d'argent.

Ce mode de financement est une véritable révolution puisqu'il permet au lecteur de prendre part au projet en choisissant de le financer. Il n'y a plus d'intermédiaire entre l'auteur et le lecteur. À noter que le site de Sandawé comptait 10.000 membres au début de l'année 2014 et avait dépassé les 900,000 euros de financement.

L'exemple de Sandawé est exceptionnel puisqu'il s'agit du seul réseau de financement participatif crée par un éditeur, les sites concurrents étant des plates-formes généralistes dont la bande dessinée ne constitue qu’un des domaines. En Europe le leader au niveau du financement participatif est Ulule.

Quelques chiffres pour le début d'année 2014 :

  • Sandawé a publié 18 titres depuis sa création et 14 sont en cours de financement avec une moyenne de 32,000 euros par projet réalisé.
  • MyMajorCompagny a publié 12 projets et 7 sont en cours avec une somme moyenne de 16,500 par projet réalisé.
  • Ulule, leader européen totalise 110 projets financés et 14 en cours avec une moyenne de 4400 euros par projet réalisé.

Mais encore une fois, les quelques dizaines d'ouvrages publiés grâce au crowdfunding ne pèsent pas lourds face aux 3882 nouveautés de l'année 2013. Le crowdfunding est encore récent, particulièrement pour la bande dessinée, mais il connaît une croissance constante. Le problème vient essentiellement du fait que le principe même du financement participatif est méconnu du grand public et que ce système n'est pas encore rentré dans les habitudes de consommation.

Il est important de souligner que ces sociétés de crowdfunding n'ont pas de ligne éditoriale à l'exception de Sandawé, ce qui entraîne un changement dans le rendu final. Si une maison d'édition cherche à trouver un projet qui se vendra bien une fois produit, les sociétés de financement participatif vont chercher un projet qui réussira sa collecte, ce qui n'est en aucun cas un gage de qualité.

Les participants « misent » sur un projet sans rien savoir de son rendu final ni de son succès possible en librairie. De plus les sociétés prenant un pourcentage sur les dons effectués sur les projets finalement réalisés vont avoir tendance à favoriser les petits projets, la collecte de ceux-ci étant plus facilement remplie.

Même si il reste marginal en comparaison des grandes maisons d'éditions spécialisées, le crowdfunding semble être une alternative sur laquelle il faudra compter, notamment en ce qui concerne les projets d'auteurs indépendants qui ne parviennent pas à attirer le regard des grandes maisons d'éditions. Ce qui est d'autant plus intéressant puisque l'industrie de la bande dessinée connaît une récession ces dernières années, et les projets refusés par les maisons d'éditions sont de plus en plus nombreux.

Il est tout à fait probable que, dans les années à venir, le financement participatif permette à ces auteurs de publier leur travail et connaisse du même coup un important développement. Cela semble particulièrement valable pour les éditeurs qui proposent un financement participatif, tel que Sandawé qui offre une meilleur visibilité ainsi qu’un circuit de distribution que les sites généralistes ne proposent pas. Ils permettent aux auteurs de conserver un statut par le biais d'un contrat. L'auto-édition n'étant définie par aucune loi, le risque commercial y est beaucoup plus important.



 


Création assistée par ordinateur

L'ère du numérique ne concerne pas seulement internet et les réseaux sociaux. Les logiciels de traitement graphique ont permis une importante révolution dans l'illustration et la colorisation des bandes dessinées. Parmi ces logiciels, on retrouve Photoshop, Painter, Manga Studio. Dans un souci de clarté, nous ne nous appesantirons pas sur l'aspect purement technique de ces logiciels qui nécessitent une formation professionnelle, ou tout du moins un usage fréquent.

Ces logiciels sont souvent utilisés par les dessinateurs ou coloristes avec une tablette graphique qui permet l'usage de nombreux outils et un travail plus rapide. La marque japonaise Wacom est réputée comme étant à la pointe de cette technologie et est donc utilisée par une importante communauté d'auteurs.

Le logiciel Manga Studio est un peu différent des autres logiciels de traitement graphique en ce qu’il permet une gestion des calques et des aplats de couleurs, l'importation d'objet en 2D ou 3D, de poser des perspectives en décor ainsi qu’une colorisation et un encrage beaucoup plus rapides. Au niveau du texte, il permet la création de phylactères ainsi que la modification des dimensions et du lettrage. C'est un gain de temps très important, que ce soit au niveau du dessin lui même aussi bien que de la gestion du format.

Alors qu’un dessin papier devait être scanné et envoyé dans un format spécifique à l'éditeur ou l'imprimeur, le dessin sur tablette graphique est directement produit dans un format numérique, ce qui évite les problèmes de compatibilité. L’utilisation de MangaStudio peut également être couplée avec Photoshop, l’outil privilégié des illustrateurs et coloristes, ainsi que d'autres logiciels tel que Anime Studio qui permet la réalisation d'animations.

En ce qui concerne les coloristes à proprement parler, voici une interview illustrée réalisée par Pixel Création.

L’usage du numérique permet également de travailler à plusieurs et d'avoir accès à ses données facilement, comme nous le présente l'équipe de « Lastman » :

"Lastman" making of with Cintiq Companion (Vidéo)

Vidéo

Licence : YouTube Standard Licence

Ce genre de support est prisé par les éditeurs en raison du gain de temps qu’il offre. Se pose cependant la question de la qualité et du rendu final. Le dessin numérique va t il entraîner une baisse de l'originalité, de la qualité, voire une certaine forme d'uniformisation ? Certains auteurs le craignent.

Pour les utilisateurs de ces logiciels il ne s'agit que d'un outil de plus et, selon eux, le gain de temps permis par les outils mis à leur disposition par le numérique leur permet de travailler plus longtemps sur un dessin tout en restant dans les limites temporelles imparties.

Il est aussi probable que cela entraîne une réduction des délais imposés et que la culture du « tout, tout de suite », depuis longtemps présente sur internet, engendre une publication plus rapide des comics, bandes dessinées et surtout mangas. Il serait donc à craindre qu’une pression encore plus importante pèse sur les auteurs, ce qui entraînerait inévitablement une baisse de la qualité générale.

Grâce à l'outil numérique, les auteurs peuvent explorer de nouvelles possibilités de création avec notamment l’insertion d’animations et de bandes sonores qui permettent une « réalité augmentée ». C'est par exemple le cas du “turbo média” qui permet d'écrire en une seule case une histoire potentiellement sans fin grâce à l'animation.

C'est par exemple le cas pour deux auteurs français, Balak « Réflexion sur la BD numérique », ou encore Malec qui nous montre tout le potentiel du lien entre l'animation et la bande dessinée.

Cependant, malgré la conservation de ces codes, le fait que le turbo média introduise une notion de rythme peut légitimement nous inciter à nous demander si nous avons toujours affaire ici à de la bande dessinée. Ne serait-ce pas plutôt une bande dessinée numérique à part entière dans la mesure où celle-ci n’est absolument pas prévue pour une publication au format papier ?


 


Les Webcomics

On ne peut s'intéresser aux rapports entre la bande dessinée et les technologies numériques sans évoquer la bande dessinée en ligne.

À cause du très jeune âge de ce média, le webcomic n'a pas encore de définition véritablement fixée dans les dictionnaires traditionnels, qu'ils soient français ou anglais. Notons tout de même qu'il est globalement admis par les créateurs et les lecteurs qu'il s'agit d'une bande dessinée conçue pour une diffusion en ligne.

Cette volonté de publication via le support web, sans que ne soit nécessairement envisagée par la suite une édition au format papier, se caractérise notamment par une mise en forme adaptée à une lecture sur écran. En ce sens, alors que la première bande dessinée à être scannée puis diffusée sur Internet est Witches and Stitches d'Eric Millikin en 1986, le premier véritable webcomic répondant à cette description est en fait Argon Zark ! de Charley Parker créé en 1995.

En effet, Argon Zark ! est novateur en ce qu'il opère des choix créatifs optimisant le confort de lecture sur ordinateur. Il s'affranchit notamment du traditionnel format vertical des bandes dessinées papier pour lui préférer un format plus horizontal, évitant ainsi un défilement fastidieux de la planche (ou scrolling) ayant la fâcheuse tendance de gâcher le plaisir de lecture.

Ci-contre un lien vers la première page d'Argon Zark ! Datant de 1995 :

Argon Zark

Argon Zark

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Le principe du webcomic s'est rapidement démocratisé. On comprend en effet pourquoi : l'édition d'un tel média nécessitant uniquement la possession d'un ordinateur, l'auteur amateur y voit une réelle opportunité pour diffuser ses créations sans avoir à passer par l'intermédiaire d'un éditeur tiers. Une véritable explosion de la bulle de la bande dessinée en ligne (sans mauvais jeu de mots) éclate alors depuis la seconde moitié des années 90.

Les pays anglophones sont donc les premiers dans le secteur. Parmi les webcomics les plus célèbres, on pense notamment à Penny Arcade, toujours actif depuis 1998, à Dinosaur Comics en ligne depuis 2003, ou encore au célèbre Cyanide and Happiness créé en 2005.

Penny Arcade

Penny Arcade

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Première page de Penny Arcade. Remarquons le format horizontal en trois cases directement hérité des strips apparus dans les journaux américains.

Première page de Dinosaur Comics

Première page de Dinosaur Comics

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Première page de Dinosaur Comics dont le principe est inchangé depuis la création : à partir d'une planche, toujours la même, l'auteur ne change que les textes pour créer des histoires différentes.

Cyanide and Happiness

Cyanide and Happiness

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Première page de Cyanide and Happiness, dont l'amateurisme des dessins est un parfait exemple du désintérêt de certains auteurs de webcomics envers la partie graphique de la bande dessinée en ligne.

Nous notons donc qu'un webcomic comme Cyanide and Happiness, du moins lors de ses premières années, est un parfait exemple du désintérêt de certains auteurs de webcomics envers la partie graphique de la bande dessinée en ligne. Le dessin relève en effet d'un parfait amateurisme et s'inscrit dans une mouvance de webcomics dessinés directement via des logiciels gratuits et peu performants de dessin du type Paint. La facilité de prise en main et l'accessibilité de tels logiciels, couplées à l'absence du droit de regard d'un intermédiaire dans le processus éditorial, encouragent donc toute une nouvelle communauté d'auteurs amateurs à se lancer dans la publication en ligne de webcomics à la qualité souvent inégale.

Cependant, une telle démocratisation trouve fatalement ses limites : nombreux sont les projets lancés impulsivement sur des sites amateurs sans réel suivi par la suite de la part de leurs auteurs. Cette dynamique engouement/essoufflement est symptomatique de la démocratisation du web. On pense notamment ici aux nombreuses sagas mp3 entamées tout aussi impulsivement par des créateurs amateurs et rapidement délaissées faute de motivation.

Il ne faut toutefois pas généraliser : la bande dessinée en ligne n'est pas simplement un phénomène de mode attirant à lui toute une communauté d'aspirants auteurs dilettantes sans réelle pérennité dans leurs créations. Ce medium s'est aussi fait un des vecteurs privilégiés d'expression de tout un pan d'auteurs de bande dessinée plus traditionnels, plus professionnels. En témoigne notamment la blogosphère francophone.


 


Les Blogs bd

Ce que l'on nomme la blogosphère est en fait un ensemble de blogs bd tenus et mis à jour par des auteurs plus ou moins reconnus sur la scène du Neuvième art. L'une de ses caractéristiques est, contrairement au webcomic, la volonté des auteurs de proposer une expérience de lecture la plus proche possible d'une planche au format papier. En ce sens les dessins et la coloration sont le plus souvent faits à la main avant d'être ensuite scannés, et le format épouse celui, vertical, de la feuille. Le lecteur est ainsi incité à faire défiler la page pour en découvrir progressivement la suite.

Citons par exemple le blog de Bastien Vivès, dont nous parlions plus haut, connu notamment pour être le créateur de Polina, un album récompensé du Prix des Libraires de Bande Dessinée et du Grand Prix de la Critique en 2012. Avant d'être reconnu pour son travail papier, Vivès a d'abord commencé sa carrière en ligne, publiant des strips tout d'abord sur des forums, puis participant à des projets collaboratifs en ligne (notamment le web-feuilleton bd collaboratif Les Autres gens de Thomas Cadène dont nous parlerons un peu plus bas). Aujourd'hui encore, en parallèle de son travail sur albums traditionnels, Bastien Vivès continue à utiliser le support web pour publier nombre de ses planches qu'il ne destine pas au format papier.

Autre exemple significatif – mais il y en aurait encore bien d'autres : Laurent Chabosy, plus connu sous le nom de Lewis Trondheim, un auteur de bande dessinée notamment célèbre pour être le co-créateur de la saga Donjon aux côtés de Joann Sfar. Il entame en 2006 la création d'un blog bd, Les Petits riens, dans lequel il dessine aujourd'hui encore de petites anecdotes autobiographiques où les personnages, lui compris, sont représentés sous la forme d'animaux anthropomorphiques.

De la sorte, Lewis Trondheim s'inscrit dans la mouvance des auteurs de bande dessinée optant pour le format web afin de raconter des histoires plus personnelles, plus intimes. De fait, l'absence une fois encore d'intermédiaire leur accorde une plus grande liberté de ton, de sujet et de forme, et la dimension bien souvent non-commerciale du blog bd favorise l'introspection plutôt qu’une tentative de séduction du plus grand nombre.

Cette tendance du blog bd intimiste se retrouve notamment chez une autre auteure, Pénélope Bagieu, et son blog bd très connu et cependant peu représentatif des choix créatifs de la blogosphère : Ma vie est tout à fait fascinante, commencé en 2007. En effet, celui-ci se distingue de ses semblables en ce qu'il ne cherche absolument pas à reproduire le confort de lecture du format papier. En ce sens la coloration est faite sur ordinateur et le format se veut atypique puisqu'il consiste le plus souvent en une unique vignette représentant une scénette de la vie (réelle ou fantasmée) de Bagieu, avec en guise de texte, soit les propos du ou des protagonistes ; soit un commentaire de l'auteure.

On retrouve d'ailleurs cette volonté de transcender les conventions formelles de la bande dessinée chez d'autres auteurs. Citons par exemple Bruno Muschio, le co-créateur de la série télé Bref et l'auteur en 2007 sous le pseudonyme de Navo du blog La Bande pas dessinée. Comme son nom l'indique, il s'agit d'une bande dessinée sans aucun dessin qui prend la forme de petits strips de trois à quatre cases uniquement constitués de phylactères dont la pointe renvoie à des personnages hors champ.

On remarquera d'ailleurs que cette mise en page horizontale et ce désintérêt pour la partie graphique de la bande dessinée tend à rapprocher fortement La Bande pas dessinée du media webcomic plutôt que du blog bd. Cependant, le traçage manuscrit des cases et des phylactères et la rédaction au feutre plutôt qu'au clavier l'inscrivent davantage dans une optique de création via support papier, et donc bel et bien dans la blogosphère.

Il est toutefois vrai que, de par la nature très libertaire et la dimension protéiforme des blogs bd et des webcomics, ceux-ci peuvent assez fréquemment mêler leurs caractéristiques au point de rendre la frontière entre les deux ténue voire absconse. C'est autant, d'un côté, le résultat d'un véritable travail recherchant la transcendance du media bande dessinée et du support web que celui ; d'un autre côté, d'un amateurisme exacerbé combiné à un toupet des plus fumeux. En effet, comme dans tous les autres domaines librement ouverts aux utilisateurs d'internet, le meilleur peut côtoyer le pire, et il appartient au néophyte désireux de s'initier à la bande dessinée en ligne de séparer lui-même le bon grain de l'ivraie en fonction de ses goûts et de ses attentes.

Attention cependant : si la grande majorité des œuvres publiées en ligne sont consultables sans débourser le moindre centime, certaines demandent toutefois au lecteur de mettre la main au porte-monnaie. C'est notamment le cas du feuilleton bd en ligne Les Autres gens (2010 – 2012) de Thomas Cadène évoqué un peu plus haut. Celui-ci, en effet, propose un modèle économique innovant : les internautes peuvent souscrire à un abonnement pour avoir accès, soit aux épisodes parus durant la période de leur abonnement ; soit à l'intégralité du feuilleton. Il est vrai qu'une centaine de dessinateurs différents se sont relayés pendant deux ans pour tenir le rythme élevé de parution des épisodes – à raison d'un par jour – et les fonds levés par les abonnements permettaient ainsi de les rémunérer à hauteur de la somme de travail fournie.

L'engouement des lecteurs pour ce modèle économique s'est cependant assez rapidement tari au profit d'une diffusion gratuite bien qu'illégale des bandes dessinées : le piratage. Pour lutter face au piratage, mais sans toutefois renoncer à une rémunération naturellement due à leurs créations, de nombreux auteurs, tant de webcomics que de blogs bd, ont ainsi laissé leurs œuvres en libre service en ajoutant cependant sur leur site un onglet « faire un don à l'auteur ». Difficile de dire à l'heure actuelle si ce système est réellement rentable tant les fonds levés dépendent de la renommée de la bande dessinée et/ou de l'auteur.

Ainsi, ceux qui ont le plus de lecteurs et donc d'entrées d'argent sont bien souvent ceux qui sont déjà sous contrat avec des maisons d'édition pour d'autres de leurs créations, voire assez souvent pour une publication au format papier du contenu de leur site/blog lorsque celui-ci jouit d'une forte popularité. À l'inverse, les auteurs les moins reconnus (qui ne sont pas forcément pour autant les moins talentueux) se heurtent à un manque de popularité qui les empêche ainsi de recevoir une rémunération décente, mettant ainsi en péril leur capacité matérielle à poursuivre leur production artistique.



 

II Le Numérique comme outil de diffusion.


La diffusion de la bande dessinée


Historique

Dés les débuts de la bande dessinée, la presse s'empare de ce phénomène pour le diffuser à l'international. C'est à la suite de traduction de petites bandes dessinées satiriques de Töpffer que plusieurs hebdomadaires européens ouvrent leurs portes à des auteurs. En Allemagne, Wilhelm Busch est l'un des pionniers du genre avec sa bande dessinée Max et Moritz paru pour la première fois en 1865. Petit à petit, la bande dessinée envahit tous les périodiques européens : Funny Folks en Grande-Bretagne, ou encore Humoristisch Album aux Pays Bas. Ces bandes dessinées sont généralement satiriques, courtes et muettes, et elles s'adressent surtout aux adultes. Les enfants sont une grande partie du public mais le développement de la presse pour la jeunesse ainsi que l'évolution de la bande dessinée enfantine sera étudiée plus loin.


Le développement aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, la bande dessinée ou plutôt « comics » mise surtout à ses débuts sur l'humour. Elle commence à s'intégrer à la presse américaine dès la fin du XIXème siècle. Ce sont, au départ, de petites histoires présentées sous formes de bandes qu'on appelle des « comic strips ». Les journaux américains qui publient ce genre de petites histoires cherchent à fidéliser le lecteur puisque les histoires sont quotidiennes. Le format court du « comic strip » est un format spécial qui cherche à faire rire le lecteur en un minimum de cases. L'exemple le plus célèbre de « comic strip » qui est aussi le tout premier dans l'histoire de la bande dessinée est The Yellow Kid paru pour la première fois en 1894 dans le périodique Truth.

The yellow kid and his new phonograph

The yellow kid and his new phonograph

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Ce comics met en scène un petit garçon tout habillé en jaune qui fait des bêtises et fait ainsi rire le lecteur.

En évoquant le terme de « comic strip », on ne doit pas négliger l'autre aspect des comics américains qui se présente sous la forme d'un périodique que l'on appelle le « comic book ». Bien sûr, ces fascicules n'apparaissent que plus tard par rapport aux comic strips, c'est-à-dire dans les années 30. Au départ, ce ne sont que des recueils de comic strips mais petit à petit, la particularité des comic books change. En effet, les comic books, à partir de 1938 avec Action Comics, se centrent sur des histoires de super héros. Ainsi, le but premier du comic book, qui était de faire rire le lecteur, n'est plus le même. Les histoires de super héros ne sont pas les seules représentées dans ces périodiques puisque l’on y retrouve de nombreux autres genres tels que policier ou western.

Les flux d'apparitions

La diffusion de la bande dessinée, qu'elle soit pour divertir ou qu'elle soit satirique, n'est pas la même dans tous les pays. En effet, la bande dessinée américaine - les comics que nous venons donc d'évoquer - jouit d’une parution très régulière. Les comic books sont des périodiques et paraissent généralement tous les mois ou tous les deux mois. Contrairement à la bande dessinée franco-belge, le comic bénéficie d'une plus grande équipe de fabrication. Pour un tome, il peut y avoir plusieurs coloristes ou auteurs, c'est pour cela que la production est plus rapide. Quant au format, les comic books ne comprennent en moyenne qu'une vingtaine de pages.

Cet exemple s'oppose totalement à la bande dessinée franco-belge puisque le flux d'apparition des tomes est d'un an environ. Le travail de production et de fabrication est plus important puisque le volume n'est pas le même. En effet, contrairement aux comics, un tome de bande dessinée franco-belge est plus imposant puisqu'il comprend entre 50 et 100 pages. On peut évoquer aussi le fait qu'il n'y a qu'un auteur et qu'un dessinateur pour un personnage comme par exemple Hergé pour Tintin ou Uderzo et Goscinny pour Astérix. C'est notamment pour cela que la série des Tintin ne comprend que 24 tomes, dont un inachevé, alors que le personnage de Batman se retrouve dans plus d’une centaine de séries différentes.


 


Les moyens de diffusion

Les magazines et journaux

La bande dessinée investit d'autres lieux comme le cinéma ou le net : soit pour promouvoir ce genre ; soit pour élargir le public. Tout ces différents points, nous allons les présenter un à un.

À ses débuts, la bande dessinée était diffusée dans les journaux, comme nous l'avons expliqué précédemment. De nos jours, la bande dessinée est toujours présente dans la presse mais d’une façon généralement différente puisque ce sont des magazines spécialisés qui sont chargés de la diffuser.

Tout comme l'époque change, la bande dessinée aussi. Les visées sont différentes ainsi que les moyens de diffusion.

On peut tout d'abord parler des magazines dits pour un « public jeune » tels que Le journal de Mickey, Piscou Magazine ou encore Spirou Hebdo. Il n'est pas inutile de préciser que le public principal est un public constitué en très grande majorité d’enfants qui cherchent à se divertir. Ces magazines peuvent mettre en avant des personnages de la bande dessinée américaine, comme Mickey ou Piscou, mais également des grande figures de la bande dessinée franco-belge, tel que Le Journal de Spirou.

On remarque qu’ils jouissent d’une réelle popularité puisque Le Journal de Mickey reste en tête de la presse enfantine depuis maintenant plus de 80 ans ! En effet, tout comme Piscou Magazine ou J'aime Lire, le numéro un fait partie des magazines pour enfants les plus lus et vendus avec une moyenne de 120 000 ventes par numéro en 2013 pour Le Journal de Mickey.

Cependant, la présence de la bande dessinée dans la presse ne vise pas uniquement le divertissement. En effet, la société d'aujourd'hui est une société de consommation. La presse sert donc de lieu de publicité pour pousser les lecteurs à acheter. Les méthodes de publicité sont différentes les unes des autres. On peut ainsi retrouver dans un quotidien un petit encart publicitaire faisant la promotion de la sortie d'un tome.

Certains magazines culturels s'associent, eux, avec l'auteur d'une bande dessinée pour publier quelques planches du tome qui s'apprête à sortir. A l'aide d'un contrat, l'auteur décide de présenter son œuvre en avant-première. Tout comme au XIXème siècle avec les romans, les magazines publient tous les jours ou toutes les semaines, en fonction du rythme de parution du périodique, des extraits de la bande dessinée sous forme de feuilleton.

On peut notamment prendre l'exemple de l'auteur Riad Sattouf qui s'associe à l'hebdomadaire Les Inrockuptibles en août 2009. Pendant quatre numéros, le magazine diffuse quelques planches de Plus fort que les plus forts, le nouveau tome de la série Pascal Brutal. Ce moyen de diffusion sert ainsi de promotion à l'auteur puisque l'album ne sort qu'un mois plus tard. Mais cela permet aussi de faire connaître la bande dessinée à un plus large public.

Le cinéma et l'animation

La bande dessinée ne s’exporte toutefois pas que dans le milieu de la presse, mais également dans ceux de l'animation et du cinéma. Pourtant, entre le cinéma et la bande dessinée se pose un problème de taille : le mouvement des images. Ce principal problème s'apparente plus à l'animation. En effet, l'animation reprend les mêmes modes de fabrication qu'une bande dessinée qui tourne autour des dessins et de leur colorisation. Les principaux auteurs d'un film d'animation sont notamment les dessinateurs et les coloristes, tout comme dans le cas d’une bande dessinée.

Ce sont dans ces conditions que les auteurs de manga travaillent sur les adaptations animées de leur livre. En effet, le manga est un genre qui s'adapte très facilement à l'écran, comme en témoignent les nombreux animes. L'adaptation paraît simple puisque les dessins sont les mêmes que dans les livres. Dans les années 80-90, ce genre tout droit venu du Japon s'exporte en Europe et devient un vrai phénomène de mode. En effet, environ 80 % des mangas sont adaptés en animés. On peut citer plusieurs exemples comme Olive et Tom, Dragon Ball, Cat's Eye ou plus récemment One Piece.

Cat's eyes

Cat's eyes

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Le cinéma est aussi un gros risque pour l'adaptation des BD. Pour certains réalisateurs, toutes les bandes dessinées ne sont pas adaptables au grand écran. Selon Patrice Leconte, le grand écran fait perdre de la magie à la bande dessinée. Pour lui, il est difficile de recréer l'univers voulu par l'auteur ou le dessinateur de l’oeuvre originale. Difficile en effet de reproduire à l’identique l’effet comique des gags de Gaston Lagaffe, par exemple.

Pourtant, quelques films s’en sortent très honorablement, comme ceux de Frank Miller. Le célèbre auteur de 300 ou encore de Sin City, a en effet réussi le lourd pari de transposer ses bandes dessinées au cinéma. C'est lui-même, avec toute une équipe de dessinateurs et de techniciens, qui a adapté ses oeuvres.

Pour Sin City, Miller a gardé les mêmes dessins que dans la bande dessinée. Il a ainsi réussi à retranscrire l’atmosphère qu'il voulait dégager dans le livre. Il utilise les mêmes techniques de colorisation, qui sont principalement le noir et le blanc ponctués de quelques notes de couleur comme le jaune pour illustrer le personnage du Yellow Bastard. Miller a fait appel à trois studios différents pour recréer les images de synthèse qui représentent la ville de Sin City. Les images de synthèse sont effectivement indispensables pour coller à l'aspect visuel qui s'échappe de la bande dessinée.

Les images tirées des comics et leur adaptation cinématographique

Les images tirées des comics et leur adaptation cinématographique

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Transposer une bande dessinée au cinéma peut donc être un succès. La preuve également avec les adaptations de comics aux Etats Unis. En effet, les comics américains ne nécessitent pas forcément un véritable copier-coller de l'atmosphère voulue par les auteurs. Les réalisateurs des films n’ont besoin de garder que quelques caractéristiques précises pour leurs super-héros, comme leurs costumes, leurs pouvoirs, leurs origines, ou simplement leurs noms.

Face aux succès de ces films, les studios hollywoodiens exploitent cette filière. En effet, parmi le plan de projet de Marvel, pas moins de 40 films sont prévus jusqu'en 2020 :

Programme de productions des films Marvel

Programme de productions des films Marvel

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Nous pouvons remarquer que ces nouvelles adaptations de bandes dessinées permettent un renouveau de l’engouement pour les comics originaux ainsi que la redécouverte de certains super-héros oubliés ou jusqu’alors secondaires.

Il ne faut pas oublier que certains réalisateurs transposent la BD au grand écran sans rien changer. C'est le cas de Simon Astier qui pour sa série Hero Corp (s'inspirant des comics américains), utilise pour son générique les codes de la bande dessinée. En effet, le générique se présente sous la forme originale d'une bande dessinée : les images sont fixes et séparées en cases où les paroles des personnages sont inscrites dans des phylactères.

Générique Hero Corp

Générique Hero Corp

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La recherche d'informations pour le choix des bandes dessinées.

D'après le rapport sur la situation économique et éditoriale de la bande dessinée dressé en 2011 par Gilles Ratier, le secrétaire général de l’Association des Critiques et des Journalistes de Bande Dessinée, le catalogue de la bande dessinée en France est en croissance constante, passant de 1563 titres en 2000 à 5165 en 2010. En revanche, les ventes moyennes par titre ne cessent de diminuer, passant de 11356 exemplaires en 2005 à 7056 en 2010. Ces chiffres témoignent de la volonté des éditeurs de publier toujours plus de nouveautés alors que, paradoxalement, l'encombrement du marché réduit considérablement les chances d'un titre d'avoir du succès.

Face à cette offre extrêmement importante, le lecteur se doit donc de se documenter, de rechercher toutes les informations possibles, avant de sélectionner un ouvrage. Pour se faire il dispose de deux outils : les ressources internes qui sont liées à ses expériences antérieures d'achat et/ou de lecture et des ressources externes qui sont le bouche à oreille, les émissions spécialisées (radio ou télévision), les conseils de libraires, les revues spécialisées, la publicité, et enfin, depuis quelques années, Internet.

Ce réseau a permis de moderniser les anciennes sources offline d'informations des lecteurs et de diversifier ces informations par le biais de blog, de sites d'éditeurs et d'auteurs, de forums d'échange etc. Cette modification du canal de diffusion entre ressources offline et online transforme et influence le comportement des lecteurs, et modifie donc leurs habitudes de consommation. De plus, Internet permet d'accéder rapidement à des informations pertinentes.

On peut distinguer trois types de lecteurs : les « novices », les « modérés » et les « experts », chacun possédant un comportement différent face aux informations. Les « modérés » font plus de recherches que les « novices » ou les « experts ».

Les « novices » recherchent en effet moins les informations puisqu’elles leur sont moins utiles dans la mesure où les nuances leur paraissent plus obscures. De plus ils simplifient généralement l'information trouvée. Et à l’inverse, si les « experts » passent eux aussi du temps à rechercher des renseignements, ils ont une capacité plus grande à ignorer l'information non pertinente.

On peut donc noter que, selon son niveau d'expérience, le consommateur tend à se fier à l'opinion dominante ou au contraire à des sources d'informations plus ciblées. De plus, les personnes plus sensibles à l'utilisation d'Internet choisissent et/ou trient avec plus de pertinence les informations qu’elles y récoltent.

Cette capacité est liée a l'aisance de l'individu par rapport aux nouvelles technologies. Précisons toutefois que cette aisance ne va pas nécessairement de pair avec la possession des appareils en question.

En effet, si l'on regarde les résultats d'une enquête menée entre le 13 février et le 23 mars 2011 au sein de trois universités - La Rochelle, Montpellier et Paris XIII - dans le but de connaître les sources d'informations que les étudiants sollicitent avant l’achat d’une bande dessinée, on constate  que le recours à Internet arrive en troisième position, presque à égalité avec la table du libraire. En ce sens, 66% du panel déclare avoir recours à Internet contre 70% pour la table du libraire. Internet est cependant loin de remettre en question les conseils de la famille et des amis, loin devant avec 92%.

Fréquence d'utilisation des différentes sources d'information offline et d'Internet pour l'obtention d'informations sur la bande déssinée

Fréquence d'utilisation des différentes sources d'information offline et d'Internet pour l'obtention d'informations sur la bande déssinée

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Si l'on analyse plus finement les données, on constate qu’Internet passe devant les tables des libraires pour ceux qui l'utilisent fréquemment : 32% pour Internet contre 28% pour la table des libraires. Toutefois le recours à la famille ou aux amis reste toujours en tête avec 67%.

Selon l'enquête, l'influence d'Internet dans le choix dépend aussi du degré de technophilie de l'individu. Il faut toutefois ajouter que l'utilisation d'Internet ne détourne pas l'individu des autres sources d'informations (les tables de libraires, les conseils des amis et de la famille) et on voit donc ces pratiques se cumuler pour parvenir à l’obtention d’informations plus pertinentes.

De plus, d'après l'article publié en 2005 par Tsang et Zhou, Internet modifie les informations véhiculées via le bouche-à-oreille. Cette pratique originellement orale, et donc issue du “monde physique”, s’ancre en effet normalement dans l’éphémère, or une mise à l’écrit par le biais d'Internet rendent ce informations pérennes. En outre, les nouvelles technologies permettent aux personnes peu à l’aise dans le « monde physique » de s'exprimer plus librement grâce à l’intermédiaire de leur ordinateur, et ainsi de participer plus facilement aux débats et donc à ce bouche-à-oreille.

Cependant, si Internet devient une plate-forme majeure dans la promotion de bandes dessinées, se pose alors la question de l’impartialité de l’information que le lecteur peut y trouver.

Certains chercheurs mettent en avant le fait que les renseignements relayés sur Internet sont moins nuancés que lors d'une conversation directe, car dénués des mimiques et des signes que pourrait employer une personne physique. Voilà qui contribuerait, à terme, à diminuer l'efficacité de l'échange.

Internet pose en outre un autre problème : les informations fausses ou falsifiées. Certains vendeurs ou éditeurs se font en effet passer pour des amateurs en postant des commentaires visant avant tout à faire une promotion détournée de leur catalogue. Or une étude menée par les sites de vente en ligne Amazon et Barnes & Nobles démontre que les commentaires ont plus d'impact sur les ventes d’un livre que les notes qui lui sont attribuées.

Enfin, les blogs concernant la bande dessinée sont presque autant consultés que les sites web de presse généralisée, ce qui montre bien l'impact que peuvent avoir les commentaires des internautes dans le choix des ouvrages. Pas moins de 40% du panel sondé déclare en effet consulter les blogs de bande dessinée, dont 24% qui le font fréquemment, contre 42% pour les sites web de presse généraliste, dont 14% fréquemment.

Fréquence d'utilisation des sources Internet pour la recherche d'informations sur la BD

Fréquence d'utilisation des sources Internet pour la recherche d'informations sur la BD

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Si l'on approfondit un peu ces constats en reprenant notre comparaison entre lecteurs novices, moyens et expérimentés, on observe que les novices ont davantage tendance à utiliser les commentaires comme source d'informations que les lecteurs expérimentés. En outre, les individus sensibles aux nouvelles technologies peuvent plus facilement diversifier leurs sources d'informations et font davantage confiance au bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux. On remarque donc que l'influence du bouche-à-oreille sur Internet diffère selon les individus et leur comportement face à la recherche d'informations.

Il serait cependant erroné de penser qu’Internet est la seule source d'informations des « digital natives ». Le jeune public est certes plus sensible à l'utilisation d'Internet dans le choix de ses lectures, mais on constate tout de même une complémentarité avec les autres sources d'informations. Il faut aussi ajouter que, une fois encore, le recours à Internet dépend des profils des lecteurs.


 


La promotion

Des éditeurs

Avec l’essor d'Internet et son nombre toujours croissant d'usagers, les éditeurs développent de nouvelles stratégies de promotion pour influencer les choix de ces potentiels consommateurs. Les internautes se comptant en milliards, cette promotion en ligne devient en effet de plus en plus capitale et représente des investissements considérables de temps et d'argent.

En ce sens, les éditeurs sont de plus en plus présents sur la toile. Ils possèdent, bien sûr, un site officiel qui promeut leur catalogue, met en avant leurs dernières sorties, présente un bref résumé des œuvres ainsi que des liens en rapport avec ces dernière. Mais il s’affichent également sur les réseaux sociaux, en tenant des blogs, ou encore, comme nous avons pu le voir, en utilisant notamment les commentaires de sites de vente tel qu’Amazon.

http://www.urban-comics.com/

Le site officiel est primordial. C’est l'élément le plus important pour l'éditeur puisqu’il l’utilise avant tout comme vitrine. Il présente ainsi ses différents produits et/ ou services, et peut même y vendre directement ses produits. De plus, le principe des recommandations permet d’orienter l’internaute vers d'autres produits en lien avec celui dont il consulte la fiche. C’est par exemple le cas sur le site de l’éditeur Urban Comics qui nous conseille, sur la page du comics La Cour des hiboux avec Batman, de faire un tour sur celle consacrée à la série du personnage Nightwing puisque les deux se déroulent en parallèle et sont complémentaires.

On trouve aussi sur les sites d’éditeurs des petits films faisant la promotion des nouveautés à paraître prochainement dans leur séries phares. C’est ce que l’on appelle le teasing.

Bande annonce Blake et Mortimer T21
Bande annonce Blake et Mortimer T21 (Vidéo)

Vidéo

Licence : YouTube Standard Licence

On comprend donc en quoi un site internet peut être bénéfique pour une maison d’édition. Celui-ci permet en outre de générer de nouveaux revenus par le biais par exemple des bannières publicitaires.

Cependant, pour rester attractif, le site se doit de rester clair, facile à pratiquer pour les internautes, et régulièrement mis à jour afin d’éviter les liens morts et autres imperfections. De ce fait, si le site internet est un vrai moyen pour les éditeurs de promouvoir leur produits, il leur coûte tout de même de l'argent puisqu’il faut payer du personnel qualifié pour l’entretenir et le maintenir à un niveau de qualité optimal. L’image de la marque passe en effet également par ce biais.

En outre, pour que son site soit attrayant, l'éditeur doit payer des référencements qui lui permettront d'être mis en avant par les moteurs de recherche. Il doit aussi promouvoir son site auprès d'autres plateformes pour que ces dernières puissent y renvoyer plus d’utilisateurs.

L'éditeur peut également lancer de grandes campagnes publicitaires via les autres médias populaires (télévision, radio, magazines), tout comme il peut renvoyer le lecteur à son site internet dans chacun de ses albums.

Notons également cette tendance apparue il y a quelques années : les maisons d’édition démarchent les revendeurs afin que ces derniers remettent aux client les albums achetés dans des sacs publicitaires à l’effigie de l'éditeur. Une autre stratégie commerciale consiste en la distribution gratuite de goodies dans les librairies. Urban Comics offre en ce sens un magazine gratuit faisant le point sur son actualité et contenant un poster.

L'éditeur peut aussi mettre en avant ses parutions par le biais de l'e-mailing, c'est-à-dire par l’envoi massif d’un e-mail visant à promouvoir un produit. C'est un moyen qui présente beaucoup d'avantages : il est en effet peu coûteux, se répand très rapidement sur internet et propose un lien direct vers le site. C'est donc un outil de bouche-à-oreille rapide et facile.

L’e-mailing peut cependant présenter des inconvénients. Notons tout d’abord qu’il ne cible que les internautes dont l’adresse mail est déjà enregistrée dans la base de données de l’éditeur. De plus, certains individus ne consultent pas régulièrement leur boite mail et ne sont, de ce fait, pas touchés. S’ajoute à cela que les utilisateur peuvent choisir de rediriger directement ces e-mails vers les spams, ils ne sont alors pas non plus touchés par ce procédé. Enfin, cette pratique pose un problème de saturation des informations, ce qui implique une lecture moins attentive de cette publicité.

Il arrive aussi que les éditeurs décident, pour promouvoir leur marque, de recourir à des jeux concours lancés via leur site internet ou via leur page sur les réseaux sociaux. L’inscription à leur newsletter est en effet bien souvent une condition sine qua non pour participer à ces concours. L’éditeur attire ainsi à lui de nouveaux clients potentiels et en profite pour fidéliser les anciens.

Notons enfin que les maisons d’édition ont également souvent recours au marketing viral, un phénomène à grande ampleur de bouche-à-oreille, par le biais d’options telles que « recommander ce site à un ami » ou « envoyer cet article à un ami ».


Des auteurs

À l’image des éditeurs, les auteurs peuvent aussi se créer un site web personnel ou une page sur les réseaux sociaux afin de promouvoir leur travail. Ils deviennent alors des personnages centraux dans la diffusion de la bande dessinée alors qu’il étaient auparavant plutôt secondaires dans ce domaine. En ce sens, c’est également un moyen d’être reconnu du grand public : Internet devient leur vitrine pour peu de frais.

Ces pages personnelles leur permettent en outre d'établir un lien direct avec leur lectorat qui peut ainsi les contacter plus facilement, sans avoir à adresser leur courrier à l'éditeur pour que celui-ci le fasse remonter jusqu’à l'auteur, comme c’était le cas avant l’avènement du web 2.0. Ils peuvent aussi, par ce biais, proposer des créations originales et inédites à leur lecteurs. Cependant tous les auteurs n'ont pas le même rapport avec internet.

Citation des auteurs :

Jochen Gerner  « L'intérêt principal est de créer un espace complémentaire à mon travail dans l'édition et la presse. Les sites internet permettent en effet d'intégrer des sons, du mouvement et une interaction nouvelle dans l’univers graphique. »

Lewis Trondheim « Beaucoup de personnes voulaient faire des sites sur mon travail, alors pour qu'il n'y ait pas tout et n'importe quoi, j'ai bien été obligé de choisir parmi eux un webmaster et faire un site officiel »

Denis Bajram pour sa série Universal War One « Je dirais que c'est plus un service après vente aux lecteurs afin de les maintenir en attente durant l'année qui sépare chaque tome »



 


Le site communautaire

En ce qui concerne le site communautaire, il s’agit le plus souvent d’un lieu dans lequel se retrouvent les amateurs de bande dessinées pour échanger sur leur passion, notamment via des forums. L'avantage qu'il présente est de ne pas se centrer sur un seul éditeur ou sur une série unique puisque ce sont bien souvent des sites non marchands tenu par des passionnés qui veulent promouvoir leur univers.

En outre, ces sites représentent un avantage certain pour les utilisateurs car ils leur offre la possibilité de gérer en ligne leur collection de bandes dessinées. Ils peuvent ainsi consulter leur collection en temps réel, identifier par exemple les tomes qui leurs manquent ou les œuvres qui susceptibles de leur plaire, mais également voir les internautes qui possèdent les mêmes séries qu'eux et, éventuellement, initier des échanges entre collectionneurs. On retrouve ces pratiques sur des sites tels que BD Gest’ ou encore  Manga Sanctuary.

À noter également que ce denier site a lancé il y a quelques années, en partenariat avec certains libraires, une borne MS qui permet de gérer en temps réel ses achats et de consulter les avis des internautes sur un album directement en boutique.

Manga Sanctuary a aussi mis en place une carte de fidélité marchande qui permet de recevoir des cadeaux du site pour, par exemple, découvrir de nouvelles séries en vogue. Nous sortons toutefois ici de la pratique du site géré par des passionnés pour entrer dans une réelle perspective marchande permise par Internet.


 


Site à l'effigie d'un héros ou d'une série.

Internet a aussi vu naître des sites consacrés exclusivement à un héros ou à une série de bande dessinée. Ces sites, tenus par des fans, présentent le personnage, son univers, sa série, etc. Ils offrent aussi des « bonus », tels que des fonds d'écran ou encore des images inédites faites par des fans pour des fans. Il est cependant de plus en plus fréquent de voir des éditeurs financer ces sites afin d’accroître l'intérêt des lecteurs pour leur série, et ils perdent, de ce fait, leur essence première.

Il demeure toutefois des sites spécialisés tenus par des passionnés. C’est par exemple le cas des blogs personnels, ou encore des portails spécialisés organisés en wiki.


Les goodies et site d’enchère.

Internet a aussi vu se développer la vente en ligne de goodies par les éditeurs, ainsi que la vente par enchères de tout ou parties de collections de particuliers. Les objets sont de diverses catégorie : albums, figurines, posters, dédicaces d'auteur… Tout est représenté. Ces sites offre une visibilité supplémentaire de la bande dessinée, ce qui lui permet de s'ouvrir à un nouveau public.

On peut y trouver des objets souvent rares et recherchés pouvant atteindre des sommes astronomiques, à l'image de cet exemplaire du premier comic book de Superman vendu 3,2 millions de dollars sur eBay.

Couverture d'Action Comics n°1

Couverture d'Action Comics n°1

Licence : Licence inconnue -- D.R.

Cette pratique est très courante chez les bédéphiles, qui considèrent leur albums comme des œuvres d'art à part entière, des objets qu’ils aime tenir dans les mains, admirer, prêter et relire. La plupart du temps, le lecteur prend le temps de choisir, de feuilleter et de demander conseil avant d'acheter.  


 

III Le numérique et le lectorat


 


Lire les bandes dessinées sous format numérique.


 

Les premières liseuses apparaissent à la fin des années 90 et au début des années 2000. Au départ, les écrans sont rétroéclairés et, de ce fait, ne permettent pas une lecture confortable puisque cette luminosité orienté vers la pupille fatigue l’oeil. Elles sont, de plus, assez lourdes et peu maniables.

Ce n’est qu’au cours de ces quelques dernières années qu’elles se sont considérablement améliorées. Le confort de lecture a notamment été augmenté grâce à l’usage d’une encre numérique qui offre une expérience beaucoup plus proche de celle sur papier, et les liseuses sont devenues plus légères, donc plus faciles à transporter.

Si le livre numérique est donc en train de bien s’implanter, il faudrait toutefois jeter un sort à la bande dessinée.

En effet, le passage au numérique modifie considérablement les conditions de lecture de ce média : la bande dessinée numérique ne conserve pas le format de la version papier, articulée, elle, autour de la page, et, alors que la bande dessinée est bien souvent en couleurs, les liseuses se limitent pour l’heure au noir et blanc.

Certains éditeurs tentent en ce sens de répondre à cette problématique mais leur offre est pour le moment encore trop faible par rapport aux attentes des usagers. Des fabriquants chinois (Jinke), japonais (Panasonic) etfrançais (Bookteen/Cybook) ont communiqué sur la possibilité de lire des bandes dessinées sur leurs liseuses, mais ils prenait pour exemple des planches de manga, média qui s'adapte plus facilement de par son petit format et son absence de couleurs. Il faudra encore attendre des appareils d’une taille plus adaptée et offrant la possibilité de lire en couleurs pour pouvoir satisfaire les lecteurs de comics et de bande dessinée franco-belge.

En attendant, des palliatifs existent, principalement dérivés modèle des tablettes. Ainsi Amazon a lancé en 2012 la Kindle Fire, une “liseuse” en couleurs se voulant adaptée à la lecture de bandes dessinées mais utilisant la technologie des tablette. Ainsi, une fois encore, la taille n’est pas assez grande et le rétroéclairage fatigue l’oeil.

De plus, la Kindle Fire gère très mal les formats .pdf et ne permet pas un zoom de qualité sur l'image. Elle présente une véritable carence en matière de confort de lecture par rapport aux liseuses à encre numérique. En ce sens, cette Kindle Fire est un échec. Nul doute cependant que les fabricants planchent déjà sur la question pour pouvoir proposer dans les années à venir une liseuse adaptée à la bande dessinée.

En outre, alors que la lecture de bande dessinée consiste en l’interprétation d’une succession d’images accompagnées de texte, le développement des smartphones a entraîné l’apparition d’applications où la lecture se fait case après case, même si les écrans d’ordinateur, liseuses et tablettes permettent de conserver au moins en ce qui les concerne le principe traditionnel de strip à défaut de celui de planche. Ce type de lecture ne permet donc pas de lire la page dans son intégralité.

Or la lecture, ou tout du moins l’appréciation, de la bande dessinée se fait le plus souvent en plusieurs temps : l'intégralité de la page d’abord, puis les strips, et finalement les cases. Quelques éditeurs en sont conscients et élaborent des projets au format hybride, entre bande dessinée et dessin animé, notamment en ce qui concerne Aquafadas et Ankama.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que la lecture sur écran d’ordinateur domine encore en France le marché de la bande dessinée numérique, la lecture sur liseuse est tout à fait répandue aux États-Unis, et en ce qui concerne le Japon, la lecture de mangas sur téléphone portable est une habitude extrêmement courante depuis quelques années, ce marché étant évalué à 350 millions d’euros par an.

On remarque donc que les consommateurs français, habitués au format plus large de la bande dessinée franco-belge, rechignent à amputer les planches en passant par un petit écran. Sans oublier bien sûr que, comme nous l'avons déjà dit, les bédéphiles sont nombreux à apprécier le fait de posséder leurs albums en format papier, tel des objets d'art. Il semble donc pour l’heure peu probable que ceux-ci se sentent prêt à troquer leur collection contre une liseuse.

Cet “échec” est tout de même très relatif. On remarque en effet une baisse des ventes de bandes dessinées en format papier de - 2% sur les neufs premiers mois de 2013. Ce pourcentage en baisse est dû à l'arrivée de la bande dessinée en ligne, comme en témoignent les chiffres : 2 % des parts du marché en 2005 qui évoluent en 2011 à près de 10 %.


 


Le piratage

Il faut tout de même remarquer que les tentatives de financement alternatif n'ont jamais réussi à endiguer le phénomène du piratage. Celui-ci reste en effet un problème pour la plupart des maisons d'édition qui y voient un immense manque à gagner, ainsi que pour les auteurs qui décrient majoritairement le phénomène. À noter cependant que, pour une minorité de créatifs, le piratage est plutôt vu comme un moyen de diffuser et faire connaître leur travail, permettant ainsi à une nouvelle clientèle potentielle d'acheter leurs œuvres au format papier si celles-ci leur ont plu.

Selon une étude réalisée en 2012, le secteur de la bande dessinée est en effet le plus touché par le piratage. On estime le nombre de titres téléchargeables illégalement entre 35 000 et 40 000. Sur ces 40 000 titres piratés, environ 10 000 peuvent être téléchargés et consultés extrêmement simplement.

Toutefois, dans ses premiers temps, le piratage de bandes dessinées ne consiste pas en un pillage des œuvres mais résulte d'une volonté de partage de la part d'un petit groupe de collectionneurs. Ces passionnés de bande dessinée dialoguent entre eux à travers le monde et scannent les planches de leurs albums pour les mettre à disposition de leurs homologues qui n'ont pas la chance de posséder tel ou tel ouvrage dans leur collection. Ces partages s’opèrent alors par le biais le plus souvent de téléchargements directs depuis des bibliothèques virtuelles personnelles.

Nous parlons cependant ici d'une période où les internautes se comptent en centaines de milliers et non en milliards, une période où ces envois de scans de bandes dessinées entre passionnés ne concernent donc qu'une infime poignée de personnes. Fraction d'ailleurs trop minime pour inquiéter les maisons d'édition, d'autant plus que les ouvrages scannés sont bien souvent des raretés qui ne sont alors plus éditées.

Cependant, avec la démocratisation de l'usage du net, la communauté s'agrandit. De fait, puisque plus de personnes téléchargent plus de fichiers, il faut repenser le système de partage. L'utilisation du logiciel libre de partage de fichiers en pair à pair eMule devient alors monnaie courante à partir du début des années 2000 puisque celui-ci permet un rythme plus intensif de téléchargement. Chaque récepteur d'un fichier en devient immédiatement émetteur pour les personnes désirant le télécharger ensuite, ce qui accroît considérablement la vitesse de partage.

Des équipes de personnes, les « teams », s'organisent bientôt pour scanner et mettre en ligne un maximum de fichiers, qu'il s'agisse indifféremment de bandes dessinées encore éditées ou non. Ces teams sont le plus communément constituées de deux personnes : une qui scanne l'album et une qui retouche le scan pour en améliorer la qualité de lecture sur écran.

En outre, le fait que le public s'élargisse signifie qu'il ne s'agit plus maintenant d'une communauté de passionnés mais d'une majorité de néophytes qui voient en ce partage de bandes dessinées un moyen simple de pouvoir lire gratuitement les derniers tomes parus des séries en cours.

Le rythme de partage des œuvres devient alors quasiment industriel et il n'est pas rare de trouver sur une plateforme comme eMule un scan de bande dessinée quelques jours seulement après la sortie en librairie de celle-ci. Cette pratique du speedscan nous fait alors entrer pleinement dans le piratage tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Les maisons d'édition commencent sérieusement à s'inquiéter de ce moyen détourné de se procurer leurs ouvrages sans leur verser un centime, aussi se joignent-elles aux autres grands groupes d'entreprises du secteur culturel dans leurs plaintes auprès des gouvernements. Ces derniers décident alors pour la plupart de prendre des mesures légales pour punir les contrevenants, comme c'est par exemple le cas en France avec l'adoption des lois HADOPI.

Un logiciel comme eMule, du fait de la faible protection qu'il offre de l'anonymat de ses usagers, devient rapidement une des cibles privilégiées de ces mesures légales, aussi assiste-t-on à partir de la seconde moitié de la décennie 2000 à une désertion massive de ses serveurs. Les utilisateurs, par crainte des pénalités désormais encourues, préfèrent alors se rabattre vers des moyens de partage alors moins exposés au regard des autorités.

C'est par exemple le cas de sites d'hébergement de fichiers en un clic, les one-click hosters, comme Megaupload. Ces sites permettent à un utilisateur d'archiver en ligne n'importe quel type de fichier afin qu'un autre utilisateur puisse le récupérer sur son ordinateur grâce au système du téléchargement direct. La récupération du fichier se perd alors dans le flot des innombrables téléchargements directs lancés à chaque instant sur internet à travers le monde et il est alors extrêmement difficile de l'identifier.

Cependant, les autorités compétentes en la matière ont résolu le problème en s'en prenant directement à la source plutôt qu'à l'internaute : le site Megaupload a été fermé le 19 janvier 2012 et les données des utilisateurs supprimées le 2 février de la même année.

Ce jeu du chat et de la souris continue tout de même. Nombreux sont les pirates informatiques à être depuis passés sur des sites de partage via client BitTorrent. Il s'agit ici d'un système assez similaire à celui utilisé sur eMule, à ceci près que les fichiers partagés sont fragmentés en une pluralité de données téléchargées à partir de sources différentes, ce qui renforce l'anonymat des utilisateurs. Les partages se font donc entre ordinateurs personnels et sont plus difficilement identifiables, et les fichiers ne reposent sur aucun serveur central qui pourrait lui être tracé sans réel problème par les autorités.

Quelques poursuites judiciaires ont cependant été engagées contre des sites listant les fichiers .torrent qui permettent d'enclencher le lancement du protocole BitTorrent et donc le téléchargement des fichiers partagés par les utilisateurs, notamment contre le site ThePirateBay. La nature morcelée de ce système de partage empêche toutefois sa neutralisation pour le moment, aussi son utilisation reste assez massive.

Or, nous le savons, l'histoire se répète : il y a fort à parier que les autorités finissent un jour par précipiter la fin de l'échange via client BitTorrent, tout comme les pirates finiront certainement par y trouver une alternative.

Notons d'ailleurs que cette alternative existe déjà. Une portion non négligeable des internautes désireux de télécharger une œuvre piratée passe encore aujourd'hui par des one-click hosters, puisque tous ceux-ci n'ont pas été fermés.

Une troisième solution reste le streaming d’œuvres, y compris pour la bande dessinée, ce que nous évoquerons dans la partie consacrée aux scantrads.

Mais outre des problèmes légaux et moraux, le numérisation illégale de bande dessinée pose la difficulté plus matérielle du confort de lecture, et parfois même carrément celui de la lisibilité.

En effet, il s'agit dans l'immense majorité des cas d'ouvrages au format vertical qui se retrouvent scannés à destination d'un support de lecture horizontal. L'écran d'ordinateur ne permet pas alors d'appréhender la planche dans son intégralité, ou bien difficilement lorsque celle-ci se trouve redimensionnée puisque les écritures s'en voient d'autant réduites. De plus, même le format vertical des tablettes ne convient pas véritablement du fait de la petite taille de l'appareil par rapport à une planche de bande dessinée, du moins de bande dessinée franco-belge.

Mais surtout, le véritable problème de la lisibilité vient du fait que l'immense majorité des scans est opérée par une team constituée d'amateurs. Ainsi la qualité de la numérisation laisse assez souvent à désirer : ombre sur la planche, flou involontaire ou encore mauvais cadrage sont autant de problèmes auxquels risque de se confronter le lectorat d'une bande dessinée numérisée à la hâte. Or les bandes dessinées sont bel et bien souvent scannées hâtivement puisqu'il s'agit maintenant, comme nous le disions plus haut, de tenter de répondre le plus vite possible à la demande toujours plus fébrile et intensive des internautes.

En réalité, seuls les fichiers piratés à partir d'une bande dessinée numérisée par l'éditeur à destination d'une vente au format dématérialisé assurent au lecteur une qualité professionnelle. Cependant, si elle commence timidement à se démocratiser en ce qui concerne les comics américains et les mangas, cette pratique reste considérablement sous-développée en matière de bande dessinée franco-belge.


 


La scantrad

Évoquons maintenant, le principe de la scanlation. Ce mot-valise, qui contracte les mots anglais « scan » et « translation », pourrait être traduit en français par « traduction de scans ». À noter d'ailleurs que l'on parle plus volontiers en français de « scantrad » que de « scanlation ». Finissons-en avec cet aspect dénominatif en précisant que l'on utilise indifféremment le terme « scantrad » pour parler de l'action de traduire des scans que de la bande dessinée traduite en elle-même.

Le site InsideScanlation en donne la définition suivante : « Scanlation is the process of scanning, translating, and editing foreign comics to modify the work into another language. » Il s'agit là d'une technique opérée majoritairement par une main-d’œuvre amateure, le plus souvent à partir de scans de mangas asiatiques, mais pas exclusivement.

Les scantradeurs œuvrent bien souvent dans une zone juridique obscure du fait de la violation du copyright des ouvrages traduits. En effet, la traduction consiste en une modification de l’œuvre originale et la publication gratuite en ligne en une redistribution de cette même œuvre, le tout sans le consentement des ayants droit.


 

De nombreux scantradeurs se défendent de cette illégalité en mettant notamment en avant le fait que la plupart des œuvres qu'ils éditent n'ont de toute façon aucune traduction ni publication officielles dans leur pays, notamment en ce qui concerne les mangas. En accord avec ce principe, ils considèrent ne pas empiéter sur la part de marché des ayants droit puisque leur pays se situe selon eux en dehors de ce marché. En outre, les scantradeurs se réclament de faire connaître par leur travail des bandes dessinées qui sans eux seraient restées confidentielles.

Mais malgré ces allégations, une simple visite sur différentes plateformes de scantrad permet de se rendre compte que cette technique n'est pas uniquement circonscrite aux mangas inédits hors d'Asie : nombreuses sont les séries de mangas ou même de comics dont les derniers épisodes parus dans leur pays respectif sont déjà accessibles en scantrad sur le net avant même leur publication légale dans les autres pays. Nous sommes là encore confrontés au système du speedscan.

De fait, la scantrad consiste bel et bien en une forme de piratage. Ce qui implique bien sûr que les scantrads souffrent de tous les inconvénients matériels relatifs au piratage de bande dessinée que nous évoquions plus haut, avec toutefois un défaut supplémentaire : la traduction de traduction.

En effet, nombreuses sont les teams de scantrad à ne pas traduire directement depuis les scans d'une œuvre originale mais depuis les scans d'une de ses traductions amateures. Ainsi, une scantrad d'un manga japonais en France sera fréquemment issue de la scantrad anglaise de ce manga. Les intermédiaires entre l’œuvre originale et le lecteur se multiplient et une certaine déperdition sémantique est donc à déplorer.

Historique de la scantrad

La naissance de la scantrad est à rapprocher de la pratique du fansub, ce procédé qui consiste à incruster des sous-titres là encore amateurs dans une vidéo de langue étrangère pour en permettre la compréhension par le plus grand nombre. À noter d'ailleurs que ces deux pratiques sont si proches que la scantrad était, à ses débuts, nommée « fanscan ».

Si la fansub a commencé à la fin des années 1970 sur support VHS, c'est à la fin des années 1990 qu'elle a commencé à réellement se développer, grâce à l'essor d'internet. Encouragés par cette évolution récente de la fansub, quelques Américains passionnés de manga décidèrent de suivre cet exemple et s'organisèrent en petites teams. Leur but était de proposer des traductions aux mangas dont des tomes entiers tardaient alors à être importés aux États-Unis. Notons, parmi les premières séries de mangas traduites, Ranma ½, Dragon Ball ou encore Kimagure Orange Road, les séries alors les plus populaires puisqu'elles jouissaient d'adaptations internationales en anime.

On peut donc voir que la scantrad, ou plus exactement la fanscan, ne cherchait absolument pas à ses débuts à traduire des œuvres méconnues pour en faire la promotion, mais bien plutôt uniquement à compenser la faiblesse du rythme de parution des traductions officielles. Nombreux d'ailleurs furent les fansubbers des origines à stopper leur activité lorsque leur furent offerts des postes dans l'industrie du manga et dans la traduction en général. Nous nous rendons donc bien compte que ce sont ces amateurs qui, par le travail accompli avec leur fanscans, ont pu accéder à des postes clefs qui ont par la suite permis à la parution officielle de mangas d'adopter un rythme de plus en plus soutenu.

À l'époque déjà, les scantrads étaient hébergées sur des sites internets et libres à la consultation de tous. Généralement, chaque team disposait de son propre site web mais, la communauté n'étant pas alors aussi immense que maintenant, toutes se connaissaient et l'on pouvait naviguer de site en site en utilisant des « liens partenaires ». Vers la toute fin des années 1990, un site tel que MangaProject, qui était alors le plus important, dénombrait au grand maximum à peine mille visiteurs par jour, contre plus de 150 000 pour un site comme OneManga en 2010.

Au début des années 2000, le nombre de teams augmente et leur moyen privilégié de communication et de diffusion devient les canaux IRC. En 2002, face à cette « concurrence » de plus en plus nombreuse, la team MangaScreener commence à s'éloigner de la scantrad de mangas type shonen (mangas visant un public essentiellement composé de garçons adolescents) qui étaient alors les plus populaires pour se tourner vers des œuvres plus confidentielles. Elle sera suivie en ce sens par la plupart des teams « pionnières ».

À noter quelques expérimentations intéressantes, comme par exemple Great Manga Application Onidzuka, qui consistait en un scan japonais du manga Great Teacher Onizuka en open-source pour permettre à chaque utilisateur de participer directement à sa traduction.

Bientôt, un certain dénigrement se fit sentir de la part des premières teams envers les plus récentes, leur reprochant de traduire uniquement des œuvres sous licence. Elles-mêmes le faisaient aussi, mais commençaient déjà à brandir en guise de défense la relative confidentialité des mangas désormais scannés. En outre, ces premières teams avaient conclu un accord avec les maisons d'édition : sitôt qu'un manga était officiellement publié dans leur pays, elles cessaient toute activité à son sujet.

Cependant, les internautes furent de plus en plus nombreux à suivre les scantrads des œuvres populaires, et les relations entre les teams et les éditeurs devinrent vite tendues. Ainsi, entre 2003 et 2005, les sites délivrant ces scantrads devinrent si populaires qu'ils éclipsèrent complètement ceux des teams originelles.

Le rythme de traduction s'accrût fortement lui aussi, pour répondre à la demande du public de plus en plus en nombreux et de plus en plus avide de scans en tout genre. D'une moyenne de quinze à vingt chapitres par jour pour les premières teams, celles de 2006 produisaient pas moins de cinquante chapitres par jour.

De plus, l'essor du net avait rendu plus facile la création de sites web et la diffusion de scans, ce qui incita de plus en plus de personnes à monter leur propre team. Internet regorgea alors rapidement de milliers de scantrads, souvent basées sur les mêmes séries mais traduites par des teams différentes, et il devint difficile pour les utilisateurs de s'y retrouver. Des annuaires en ligne de scantrads furent lancés, notamment MangaJouhou pour la communauté anglophone et DailyManga en France.

Cet engouement pour le manga insufflé par la scantrad dépassa cependant bien vite les frontières d'internet et les maisons d'édition observèrent à partir de 2002/2003 une véritable explosion du marché hors Asie. Conscientes du profit qu'elles pouvaient en dégager, celles-ci s'organisèrent bien vite pour acheter les droits des séries les plus populaires afin de les diffuser en France. Et pour mesurer la popularité d'une série, les maisons d'édition se basèrent... sur les scantrads ! Plus une scantrad était visionnée, plus le manga était populaire ; et plus le manga était populaire, plus les maisons d'édition étaient désireuses de l'acquérir.

Ainsi les éditeurs et les scantrads se retrouvèrent bientôt à publier des catalogues à peu de choses près similaires. Voilà qui posaient deux problèmes majeurs : d'une part, l'activité des teams devenait de plus en plus ostensiblement illégale ; d'autre part, ce manque de diversité ne permettait pas au grand public de découvrir de nouvelles œuvres.

Aussi, après quelques années de stagnation, la plupart des teams entreprit à la fin de la décennie 2000 de suivre le chemin initié par leurs prédécesseresses : se tourner vers des œuvres plus méconnues.

Ceci n'échappa pas aux éditeurs, bien sûr, qui en continuant à utiliser la popularité des scantrads comme mètre étalon, ont continué à diversifier leur catalogue, incitant ainsi les teams à abandonner ces mangas jadis méconnus pour promouvoir de nouvelles œuvres obscures devenues à leur tour les nouveaux mangas cultes, etc.

Il serait cependant illusoire de penser que les scantrads et les maisons d'édition ont réussi à trouver une parfaite complémentarité dans cette dynamique de cercle vertueux. En effet, toutes les teams n'ont pas « joué le jeu », loin de là, et on arrive sans peine aujourd'hui encore à trouver des scans de séries très populaires toujours en cours de diffusion sur des sites spécialisés en streaming de mangas, sans considération aucune pour la légalité de leur action.

Un mot sur le streaming, d'ailleurs, qui est aujourd'hui le moyen de diffusion le plus prisé par les plateformes de scantrad. Avec la démocratisation de l'ADSL, les connexions internet des particuliers sont devenues plus stables et plus rapides, ce qui a permis au streaming de se développer, notamment en diminuant considérablement le temps de téléchargement de chaque page scannée.

De plus, et quoiqu'ils en disent, les sites de scantrad ont bien conscience du caractère extrêmement relatif de la légalité de leur service, aussi proposer un manga à lire directement en streaming plutôt que d'en imposer le téléchargement leur permet de s'assurer une plus grande base de lecteurs, la plupart des internautes étant bien au courant des risques encourus en cas de téléchargement d'œuvre piratée. Ainsi, l'usage du streaming rend le site vulnérable face aux mesures légales et non pas l'internaute.


 

Conclusion 

Ainsi, après avoir analysé les différentes adaptations de la bande dessinée face au numérique, nous remarquons que de nouvelles technologies telles que la création assistée par ordinateur ou encore des politiques éditoriales révisées ont été mises en place en matière de production de ces oeuvres. Cependant, notre étude met en lumière un certain retard en ce qui concerne l’évolution de la bande dessinée numérique en France par rapport au Japon ou aux Etats-Unis.

La bande dessinée numérique reste toutefois en constante évolution, même si elle reste encore assez marginale face à la bande dessinée papier. Cette même bande dessinée papier peut elle aussi compter sur le soutien du numérique puisque sa promotion ne passe aujourd’hui plus uniquement par la presse : les sites d’éditeurs et de fans se multiplient et, à l’heure où le numérique permet la réalisation d’effets spéciaux plus vrais que nature, le cinéma puise abondamment dans les héros de bande dessinée pour proposer des films bien souvent spectaculaires. Et il ne s’agit là que de quelques uns des exemples qui permettent à la bande dessinée de toucher un public toujours plus vaste et de se diffuser plus largement au fil des années.

Enfin, nous avons vu que la bande dessinée numérique est tout de même parvenue à fédérer un certain lectorat. Qu’il s’agisse des lecteurs japonais sur leur smartphone, des lecteurs américains sur leurs liseuses ou bien des lecteurs du monde entier sur leur ordinateur, leur nombre croît chaque jour.

Le bilan n’est toutefois pas tout blanc : tous les lecteurs de bande dessinée numérique ne sont pas forcément dans la légalité, et certains lecteurs n’hésitent pas à se procurer des oeuvres piratées ou encore des traductions amateures, les scantrads, pour pouvoir lire des séries entières sans déverser le moindre centime. En outre, nous avons pu remarquer que, pour l’heure, le support numérique n'est pas encore parfaitement adapté pour reproduire le format de la bande dessinée papier et donc son confort de lecture, ce qui peut représente un frein pour beaucoup à son évolution et à son marché.

Gageons cependant que les perpétuelles innovations en la matière permettront, d’ici quelques années, de répondre efficacement à ce genre de problème.



 

Bibliographie

Livres 

  • Marjorie Alessandrini, Marc Duveau, Jean-Claude Glasser et Marion Vidal, Encyclopédie des bandes dessinées, Paris, A. Michel,‎ 1979 (réimpression en 1986)

Articles

 

Documents associés complémentaires

Interview de la Cour de miracles
Le point de vue d'un libraire spécialisé en bande-dessinée sur le numérique et ses conséquences sur la profession
Licence : Licence inconnue -- D.R.
 

Notes de lecture

Les pratiques de lectures de la bande dessinée.

Le piratage des bandes dessinées.

L'histoire de la Scanlation

Interview de Robert Rodriguez

Comment le monde numérique peut-il influencer la lecture de bande dessinée ?

Interview de Patrice Leconte