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Synthèses rédigées par les étudiants du cours de Culture numérique

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Tagging, collections personnelles et curation publique

Hélène Lemarchand, Marine Mauvoisin, Anaïs Torres (M1 MEEF Documentation)
Les pratiques des usagers du web 2.0 en matière de traitement documentaire, nous obligent à nous interroger sur ces pratiques, en quoi elles consistent, leurs objectifs et leurs origines, ainsi que leurs conséquences sur les pratiques du professionnel de l'information documentation.
(déposé le 2013-12-08 18:16:43)

Tagging, curation publique et collection privée

     Les outils du Web 2.0 ont entrainé une modification du rapport de l’usager à l’information. Jusqu’alors simple récepteur de l’information, dépendant des professionnels de l’information-documentation, il devient acteur de la scène informationnelle dans laquelle il évolue. Les pratiques sociales et collaboratives du Web constituent pour l’usager une réponse face à la masse informationnelle qui y est présente. Elles lui permettent de collecter, sélectionner, traiter et diffuser l’information qu’il juge pertinente. Il n’en fait plus une lecture passive mais, peut, s’il le désire, y apporter une valeur ajoutée, la modifier, la mettre en perceptive, il devient ainsi lui-même auteur, éditeur et diffuseur de l’information. Le tagging et la curation font partie de ces nouvelles pratiques développées par les usagers pour eux-mêmes et pour les autres. Le tagging et la curation semblent, dans leurs procédés et dans leurs objectifs très proches de pratiques de traitement documentaire et de veille informationnelle auparavant réservées aux professionnels de l’information et de la documentation. Il est alors permis de se demander, puisque l’usager est amené à procéder à ce type d’opération, si ce dernier ne devient pas lui-même documentaliste, s’il peut se substituer au professionnel. Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’observer plus précisément dans un premier temps, les pratiques des usagers, celles de tagging et de hashtag mais aussi de curation et de collection, puis dans un second temps le travail de traitement et de veille documentaire effectué par le professionnel de l’information documentation. Cela dans le but de vérifier si ces différentes méthodes sont réellement semblables et si elles s’opposent ou se complètent.

1. Les pratiques de tagging et de hashtag des utilisateurs du web 2.0

     Le hashtag est un marqueur de métadonnées[1] utilisé sur internet. Il permet de marquer un contenu avec un mot-clé plus ou moins partagé. Le mot-clé est un mot ou une expression choisi généralement dans le titre ou le texte d’un document pour en caractériser le contenu et en permettre la recherche. Il constitue un point d’accès et il faut le distinguer d’un descripteur, normalisé dans un thésaurus. Le thésaurus (ou thesaurus) est une liste organisée de termes normalisés (descripteurs et non-descripteurs) servant à l’indexation des documents et des questions dans un système documentaire. Dans un thésaurus, un descripteur est un terme retenu pour représenter sans ambiguïté une notion contenue dans un document ou dans une demande de recherche documentaire. Cela peut être un nom commun ou bien un nom propre, une locution, un mot composé ou un groupe de mots. L’expression hashtag nous vient de l’anglais et est formée de la juxtaposition des mots « hash » et « tag ».  Il est formé d’un croisillon (le hash) suivi d’un mot ou de plusieurs mots collés, par exemple : #culturenumerique. Il est aussi appelé « mot-dièse » ou « mot-clic ».

Pourquoi l’expression « mot-dièse » est-elle critiquée ?

     Par définition le mot-dièse devrait être constitué du signe dièse : ♯. C’est un signe musical formé de deux barres verticales droites et deux barres légèrement inclinées. Il s’agit d’une altération qui, dans la musique, permet de hausser d’un demi-ton une note.

     A l’origine, un tag est un marquage effectué sur un mur et constituant une forme de signature. A présent, le mur en dur est remplacé par un mur virtuel, comme  Facebook. Ainsi, le tag numérique est toujours une forme de marquage. Le mot « tag » désigne un mot-clé, une catégorie ou une métadonnée. Différentes traductions existent : étiquette de balisage, étiquetage, fléchage, marquage, voire traçage. Le hashtag est apparu avec les anciens systèmes de discussion. En effet, il est un signe utilisé par le protocole de communication (Internet Relay Chat) créé en 1988. Celui-ci est à l’origine de nombreux systèmes de discussion sur internet. Dans ce protocole de communication, le nom d’un canal de discussion est précédé par un hash.  Il permet d’indiquer au protocole que la chaine de caractère, sans espace, suivant ce signe correspond au nom du canal. Ce hash est utilisé pour créer des canaux de discussion « thématiques », définis par leur nom.  [Une petite histoire du hashtag, 3 juillet 2013]. En 2007, le hashtag, tel qu’on le connait aujourd’hui, apparaît.

     Les Britanniques et spécialistes des systèmes d’informations numériques Guy Marieke et Emma Tonkin proposent une définition pertinente du tag : « Une définition simple serait de dire que les tags sont des mots-clés, des catégories de noms, ou des métadonnées. Essentiellement un tag est simplement un jeu de mots-clés librement choisi. Cependant, du fait que les tags ne sont pas créés par des spécialistes de l’information, ils ne suivent aucune indication formelle. Cela signifie que ces items peuvent être catégorisés avec n’importe quel mot définissant une relation entre la ressource en ligne et un concept issu de l’esprit de l’usager. Un nombre infini de mots peut être choisi, dont quelques-uns sont issus de représentations évidentes tandis que d’autres ont eu de signification en dehors du contexte de l’auteur du tag ».  Le tag peut prendre différentes forme selon le choix de l’internaute, sa culture et sa maîtrise de la langue. Ainsi, on peut dire que le tag est un marqueur social au sens d’indice sociologique.

     Le fait de tagger sur le web est une folksonomie. Les folksonomies sont des pratiques d’indexation[2] sociale du web 2.0. Elles se fondent sur la possibilité pour l’usager d’attribuer des mots-clés à des documents numériques afin de pouvoir notamment les retrouver ultérieurement. L’accroissement des informations disponibles a rendu impossible le traitement par les professionnels. Les folksonomies ne reposent sur aucun système préétabli conçu par des professionnels, ce qui confère à l’utilisateur une liberté totale quant au choix des mots-clés. L’usager peut s’en servir pour organiser son propre système d’information, retrouver des documents et/ou partager du contenu avec d’autres usagers. C’est une pratique personnelle. Dans certains cas, il facilite la transmission de ses documents. Par exemple, sur Babelio, lorsqu’un usager clique sur un tag, il peut retrouver d’autres ouvrages sur le même thème. Ce sont ici les tags les plus pertinents et/ou combinatoires qui permettent de trouver les livres qui correspondent le mieux à la recherche personnelle de l’usager. L’usager fait alors une forme de traitement de l’information proche de celle d’un professionnel, mais contrairement à celui-ci, la forme n’est pas cadrée. L'usager utilise un langage libre. Il interprète le document de façon subjective tandis que le professionnel de l’information est contraint de se débarrasser de toute subjectivité. Ainsi, tout peut être indexé par celui-ci (photos, messages sur un blog, favoris…).

    Le tag existe donc dans différents outils et est utilisé de différentes manières. L’un de ces outils, très connu aujourd’hui, est Twitter.

     Quatre ingénieurs de la société de podcast Odeo sont à l’origine de Twitter : Evan Williams, Noah Glass, Christopher "Biz" Stone et Jack Dorsey. La légende raconte qu’au milieu d’un square pour enfants de South Park, près de San Francisco, Jack Dorsey âgé de 29 ans, a eu l’idée de créer un service permettant à ses utilisateurs d’actualiser et de partager leur statut en temps réel. Le prototype de Twitter est né en quinze jours. Le premier tweet a été envoyé le 21 mars 2006. Cependant, ce n’est qu’en juillet, le 15, que Twitter a vu le jour pour le grand public.  A son origine, la plateforme s’appelait Stat.us, puis Twttr pour faire référence à Flickr. Enfin, elle fut nommée Twitter, sur une idée de Noah Glass, l’un des fondateurs. Twitter est une plateforme de micro-blogging. Le micro-blogging consiste à faire du blog en limitant son écriture à 140 caractères.


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Voici la page d'accueil Twitter avant la connexion.
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Comment fonctionne Twitter ?

     Pour s’abonner à Twitter, il faut se créer un compte utilisateur et renseigner des champs avec son nom ou un pseudonyme, selon ses préférences, une adresse e-mail et un mot de passe.


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Voici la page d'inscription de Twitter
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     Pendant cette inscription, il est demandé de "suivre" d’autres comptes. Ainsi, on peut choisir les comptes de nos amis, des médias, mais aussi des vedettes, et d’inconnus qui ont les mêmes centres d’intérêts que nous. Enfin, on peut échanger des messages. Cependant, ceux-ci ne peuvent pas dépasser 140 caractères, soit l’équivalent d’un texto. Un message (tweet) peut contenir un URL (Uniform Resource Locator) qui est raccourci. Les usagers peuvent retweetter les tweets d’autres personnes. Cependant, certaines personnes peuvent retweetter sans aller lire les articles ou documents joints. 

Pour faire quoi ?

Les usagers se servent de Twitter pour :

  • Parler de leur vie ;
  • Annoncer une nouvelle ;
  • Répondre à leurs amis ;
  • Garder des liens sociaux
  • Créer du buzz
  • Témoigner ou se mobiliser.

     Twitter est aussi un outil d’information et de veille, cependant, cet usage n’est pas très fréquent. Ainsi, il permet de surveiller ce qui se passe dans un domaine donné. Il est donc utile pour les professionnels de l’information-documentation, mais aussi pour toute personne passionnée, intéressée par un sujet. C'est un outil populaire, qui a une dimension plus "sérieuse" que Facebook, dans la mesure où beaucoup de personnalités célèbres (et d'horizons totalement différents) l'utilisent. Twitter attire donc des personnages politiques en campagne tout comme des acteurs plus ou moins célèbres. Barack Obama s'en est d'ailleurs servi lors de sa dernière campagne, ce qui l'a aidé à se construire une image de président "connecté" à l'heure où ce mot est partout (https://twitter.com/BarackObama)


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La page Twitter connectée.
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     Twitter a été introduit en bourse le jeudi 7 novembre 2013 pour une valorisation de 14 milliards de dollars à raison de 26 dollars par action émise. Avant son entrée en bourse, il a été reproché à Twitter que son conseil d’administration était composé seulement de 7 hommes blancs. Cependant, Twitter a élu, pour la première fois depuis le début de son existence, une femme au conseil d’administration le jeudi  5 décembre 2013. Il s’agit de l’ancienne directrice du groupe britannique d’édition Pearson, Marjorie Scardino.

     Twitter a tendance à tagger dans l’immédiat. Une utilisation différente du système de tag est présente dans d’autres outils tels que Babelio. En effet, sur ce réseau social, les tags s’inscrivent sur la durée.

Présentation de Babeliio
Présentation de Babeliio (Vidéo)

Vidéo

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     Babelio permet aux utilisateurs de montrer l’étendue de leur bibliothèque et de découvrir de nouveaux ouvrages en partant de ceux qu'ils ont lus. A l’aide de cet outil, les usagers peuvent mettre en ligne les noms des ouvrages qu’ils ont lus, ou qu’ils souhaitent lire. Ainsi, Babelio est un outil d’indexation. Ce site est destiné à un public large. Cela peut être un adolescent, une femme d’âge mûre, ou bien des professionnels de l’information documentation. On peut dire que cet outil est ouvert à tout public.


Babelio page d'accueil

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Page Babelio sans connexion.
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Comment fonctionne Babelio ?

     Chaque personne le souhaitant peut s’inscrire sur Babelio. Cette inscription est très simple. Il suffit de choisir un pseudonyme, d’entrer les quelques informations nécessaires (mot de passe, adresse mail). 


Inscription Babelio

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Page Babelio d'inscription.
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Il suffit ensuite d'entrer une liste non exhaustive des livres lus. Si un livre n’est pas répertorié dans la base de données du site,  l’utilisateur peut l’ajouter en rentrant son ISBN. Ainsi, la fiche du livre est créée. Il est également possible d'ajouter de nouvelles éditions, et d'ajouter des visuels de couvertures.

     Un utilisateur lambda peut choisir de faire une critique d’un ouvrage (ou même plusieurs) et la publier. On peut y ajouter des tags qui décrivent le livre. Cependant, ces tags n’ont pas un caractère professionnel. En effet, certains utilisateurs choisissent des tags qui ne seraient pas pertinents aux yeux de professionnels de l’information-documentation, mais pertinents pour eux-mêmes.


Babelio connecté

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Un exemple de page Babelio connecté.
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Le tag et le hashtag peuvent être utilisés dans des opérations de curation.

2. L’usager : la collection privée /  curation publique

     La curation n'est pas une pratique nouvelle, elle existait avant l'ère du numérique, bien qu'elle ait été le domaine de spécialistes. Le "curator" travaille dans un musée, une galerie, où il organise les contenus. C'était, et c'est encore aujourd'hui une pratique des professionnels de la veille informationnelle et de la documentation comme nous le verrons par la suite.

       La curation : Description

       L'acte de curation publique dans le cadre des usages numériques est une tendance qui a débuté à la fin des années 2000. Cette forme de curation concerne l'usager lambda, dans la mesure où il est capable d'utiliser les outils du numérique. C'est un procédé consistant à publier du contenu, mais aussi à l'éditer. Par exemple, il est possible de commenter l'information en ligne. Il s'agit aussi d'indexer ce même contenu, par exemple en lui apposant des tags, comme nous l'avons vu précédemment avec le cas de Babelio.

     Les collections privées quant à elles, sont en rapport direct avec la curation, dont les outils peuvent être souvent utilisés de cette manière. Elles n'ont juste pas les mêmes fins. La distinction, cependant, reste floue. Une collection et une curation sont des choses différentes. Il n'y a pas besoin d'un curateur pour établir une collection. Elle n'a pas besoin pour exister d'être aussi organisée et aussi sélective. Une curation résulte d'une sélection, d'un tri... Une collection peut être une accumulation autour d'un même thème, mais pas nécessairement organisée et filtrée comme peut l'être une curation.

     L'outil de collection privée est plus à usage personnel dans le sens où, lorsque l'on collecte des choses pour soi via l'outil en question, on ne le fait pas pour les autres, c'est un classement personnel, à des fins personnelles. La différence avec le web est que cette collection est mise en ligne et peut le plus souvent servir à d'autres.

     La frontière est donc mince, subjective, et les spécialistes ne semblent pas s'accorder sur cette distinction.

     La curation vient compléter ou parfois se substituer aux moteurs de recherche dont les algorithmes sont limités, leurs filtrages trop mécaniques. Le filtrage humain, par le biais de la curation, constitue une alternative intéressante, et une solution possible à la surabondance d'informations. Cependant, ce filtrage humain a ses limites : tags trop flous ou incorrects, documents peu fiables.

     Rohit Bhargava, expert en marketing et en stratégies des médias sociaux, a élaboré une définition pertinente de la curation en ligne : il s'agit de l'action de trouver, regrouper, organiser, et partager le contenu en ligne le meilleur et le plus pertinent sur un sujet spécifique.

Schéma du fonctionnement de la curation

Schéma du fonctionnement de la curation

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     Il explique que le but de la curation de contenu n'est pas de créer de l'information, mais d'aider les autres à la comprendre et rassembler ce qui est le plus important. C'est depuis devenu un mot un peu fourre-tout qui englobe un grand nombre de petites activités visant à donner de la structure et du sens à l'information en ligne. Il a donc défini 5 modèles : l'agrégation, la distillation (dégager les éléments essentiels), l'élévation (extrapoler des tendances à partir de données partielles), le mash-up (juxtaposer et fusionner des contenus) et l'organisation chronologique, afin de voir comment s'applique la curation de contenu à des situations spécifiques.

     L'agrégation est le fait de rassembler et d'organiser l'information la plus pertinente sur un sujet particulier en un endroit unique. C'est la forme de curation la plus fréquente, et elle n'a rien de nouveau : le Reader Digest en est un exemple concret, il s'agissait d'un ouvrage offrant des articles condensés, et sélectionnés dans divers magazines. Ce média de curation date de 1922. Pour ce qui est du web, l'agrégation consiste le plus souvent en des sites, des pages commençant par "les 25 façons de ...", ou "20 plateformes de curation à expérimenter." Cela permet à l'usager de trouver l'information en un seul endroit et facilite ses recherches, même si ce n'est jamais exhaustif. Cependant, il faut se méfier, car ce type de regroupement peut être influencé par des commerciaux. On ne sait pas toujours qui a regroupé l'information, ou d'où elle provient. Cependant, les avis divergent, certains ne considèrent pas l'agrégation comme un modèle de curation, mais plutôt comme un moyen de constituer une collection.

     La distillation est le fait de donner à l'information un format plus simple dans lequel seulement les idées les plus importantes et pertinentes sont partagées. Ce modèle de curation a pour avantage d'offrir du contenu plus ciblé, cela permet de résumer pour ne garder que l'essentiel, cela représente également un véritable gain de temps. Cependant, ce procédé de simplification fait que nombre d'informations complémentaires et souvent même, de valeur, sont omises. L'usager n'a pas à faire toute la recherche, mais il se retrouve avec le contenu trié et assemblé par un autre, donc empreint de subjectivité. Cet aspect de la curation est à mettre en relation avec le métier d'enseignant : il a une connaissance d'un sujet, mais ne va pas l'exposer entière à l'élève, il opère un travail de sélection, et présente un condensé, afin que l'élève n'ait pas à passer les mêmes recherches que lui.

     L'élévation est un acte de curation consistant à prendre de petits morceaux d'informations afin d'en dégager un courant plus important. C'est sans doute la forme de curation la plus difficile à mettre en place car il faut un curateur plus expert, organisé, et capable d'analyse. On s'éloigne ici du curateur accidentel que nous identifierons plus loin. Cependant, cette méthode permet d'identifier de manière efficace les courants nouveaux, ce qui peut être très utile dans la mesure où la majorité de la curation s'effectue sur du contenu existant, parfois même le curateur arrive "trop tard", et sa curation a déjà été effectuée par d'autres, ou le fil d'actualités n'est plus aussi brûlant. L'élévation peut permettre d'éviter les redites puisqu'elle isole des contenus émergeants.

     Le mash-up est une méthode visant à créer de nouveaux points de vue au moyen de juxtapositions élaborées par le biais de la curation. C'est d'abord une méthode vidéo, on a des mash-up sur YouTube et Dailymotion. Dans le cas de l'information, il peut s'agir de rassembler divers points de vue sur un sujet unique au même endroit, c'est le cas pour Wikipedia où les articles sont des contributions de plusieurs personnes rassemblant de l'information, avec leurs subjectivités et leurs points de vue. L'intérêt est de générer de nouveaux contenus au moyen de la curation, car elle permet d'utiliser la matière existante.

     L'organisation chronologique est un moyen de curation permettant de constater une évolution. Il s'agit de rassembler du contenu et de l'organiser de manière chronologique afin d'en constater l'évolution. C'est assez pratique lorsqu'on a affaire à un sujet dont l'interprétation a changé au fil du temps, cela permet de mettre en relief des changements de regard. Cependant, cela ne s'applique pas à tout type de contenu.

     Qui est le curateur ? Quel est son rôle ?

     L'internaute d'aujourd'hui semble s'être approprié l'acte de curation, qui jusqu'à récemment, était le champ d'action du professionnel de la documentation. Cependant, il a une manière autre de procéder.

     Le mot "curateur" vient de l'anglais "curator", et la traduction n'en est pas évidente. Le curateur reprend le travail traditionnel du curateur de musées, de galeries d'art... Il est celui qui organise le contenu en un tout cohérent ; il peut être aussi une sorte de rédacteur en chef qui fait son propre journal en sélectionner l'information qui l'intéresse.

     On ne peut pas faire de lui un portrait stable, car la curation est un concept trop récent, et trop méconnu des premiers intéressés : les utilisateurs, qui sont un peu des curateurs 2.0 (la curation en ligne ne s'étant vraiment développée qu'avec le web 2.0). On peut déjà les répartir en trois catégories : les commerciaux et autres professionnels qui en tirent un bénéfice financier, le passionné, décrit comme un "DJ de l'information" par certains spécialistes de la question, c'est un curieux, passionné d'un sujet, et animé par l'envie de communiquer sa passion. La troisième catégorie possible est celle du curateur accidentel, un curateur qui s'ignore, et qui est probablement majoritaire.

     Le curateur "commercial" est la ou les personnes qui utilisent des outils de curation tels Pinterest ou Wish afin de créer des collections d'objets à vendre. Ces sites redirigent l'usager vers les plates-formes de vente en ligne concernées. Il s'agit de générer une collection par thème. Ces collections sont souvent plus pertinentes que ce qu'on trouverait sur Google. Elles offrent d'autres perspectives. Si vous tapez foulard sur Google, vous avez de grandes chances de tomber sur des sites comme la Redoute et autres, tandis qu'avec un outil tel que Pinterest, ou Wish, vous avez de fortes chances d'être redirigé vers des vendeurs particuliers, dont les produits sont plus uniques. Cela permet notamment une promotion de l'artisanat.

     Le curateur "passionné" est celui qui utilise l'outil de curation afin de partager sa passion. Il est souvent assimilé au bloggeur, cependant la ressemblance se limite à la passion. Le bloggeur crée du contenu, son activité prend plus de temps. Le curateur le trouve, le sélectionne, le réorganise selon ses besoins, mais ne crée pas les contenus qu'il utilise. Ce type d'usager sait ce qu'il utilise, et pour quel raison.

     Le curateur "accidentel" est celui qui utilise les outils de curation qui ne sont pas explicitement nommés comme tel. Dans ce cas, l'utilisateur curateur ne sait pas qu'il s'inscrit dans ce procédé. C'est le cas avec Wish, ou Trip Advisor. Lorsque les individus notent les lieux et les hôtels sur Trip Advisor, ils contribuent à sélectionner et trier le contenu pour ceux qui suivront, ils partagent des avis, ces notations et avis sont réutilisés pour envoyer des récapitulatifs par mail aux usagers. On peut recevoir des mails avec des intitulés tels que "les 10 endroits à voir une fois dans sa vie", ou "25 hôtels atypiques à voir absolument". La curation ici n'est pas effectuée de manière consciente par l'internaute.

    

Interaction entre le curateur et les outils

Interaction entre le curateur et les outils

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     La curation par les internautes comporte également une dimension narcissique évidente, qui contribue à la popularité grimpante de cette pratique. Il y a une envie d'être vu et reconnu que l'on retrouve déjà sur Facebook. Il y a un désir d'exposition de la vie privée, qui est passé du blog à la curation en peu de temps. Le bloggeur amateur, qui exposait avec enthousiasme sa vie privée et ses centres d'intérêts de cette manière, a trouvé un moyen moins chronophage et moins compliqué de le faire.

     Il faut distinguer le curateur du collectionneur, même si ce n'est pas évident à l'heure où le curateur devient la star du web et qu'on lui attribue une multitude de pratiques communautaires. Le collectionneur est différent dans le sens où il opère pour lui-même, et ne cherche pas nécessairement à mettre en avant ou à valoriser son contenu. Il collecte ses éléments et les réunit en un endroit, et comme tout élément en ligne, ce travail de collecte peut servir à d'autres, mais ce n'est pas forcément l'intention première. Si l'on prend l'exemple de Pearltrees, il peut être décrit comme outil de curation, mais c'est plus un outil de collection. Le Pealtrees est utile pour soi-même, c'est un moyen efficace d'avoir ses favoris sur différentes machines et de manière immédiate. Il n'y a pas vraiment de mise en valeur, ou d'extraction. L'utilisateur du Pearltrees partage, mais ce n'est pas forcément son but. C'est juste une facette de l'outil.

     Cependant, qu'il soit curateur ou collectionneur, ou les deux, l'internaute se crée une identité numérique au-delà des normes habituelles. La curation va au-delà de la simple exposition d'informations, de données personnelles ou même de localisation, elle exploite les centres d'intérêts, les opinions, etc... L'usager peut alors facilement devenir une cible commerciale.

     Les outils   

     Les outils de curation en ligne se sont multipliés ces dernières années, Scoop.it en fait partie. D'origine française, il existe depuis 2010. Son directeur général, Guillaume Decugis explique qu'il s'agit d'un moyen pour les internautes souhaitant s'exprimer sur le net de pouvoir le faire sans avoir à créer des contenus tels que des billets de blogs et autres s'ils n'en ont pas le talent.

Scoop It page d'accueil

Scoop It page d'accueil

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Concrètement, le site est très simple d'utilisation, il suffit de s'inscrire, et le site nous propose aussitôt de créer un sujet dans lequel on va pouvoir glisser des articles et autres. Il suffit de nommer le sujet, et de lui associer des mots-clés, ensuite le site envoie des suggestions au moyen d'un outil qui recherche des articles sur Google et autres.

Proposition de Scoop It selon le centre d'intérêt

Proposition de Scoop It selon le centre d'intérêt

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Le tout se présente sous la forme d'un magazine, ou d'un journal dont la customisation s'avère être payante. Il y a également une page où l'on voit les articles sélectionnés par les autres, comme sur Facebook, sauf que sur Scoop.it, il s'agit d'inconnus, mais, abordant des thématiques sélectionnées au préalable.

Lancement de Scoop.it
Lancement de Scoop.it (Vidéo)

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Interview de Guillaume Decurgis concernant le lancement de Scoop.it

     Le site Wish est semi-autonome, il fonctionne en lien avec Facebook et se rapproche fortement de Pinterest. Il s'agit d'émettre des souhaits sur des objets, des concepts... Sur la page d'accueil, on trouve des images correspondant aux objets les plus souhaités.

Wish page d'accueil

Wish page d'accueil

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Le fait d'émettre un souhait sur un objet l'ajoute à une catégorie du profil utilisateur, et si d'autres souhaitent ce même objet, il est possible d'avoir une réduction sur cet objet.

Le profil de l'utilisateur selon ses souhaits

Le profil de l'utilisateur selon ses souhaits

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Tout objet n'est pas achetable, certains ne sont que des concepts, des objets uniques, car le site n'a pas uniquement une visée marchande, il s'agit d'épingler des choses que l'on désire, il peut s'agir autant d'une coque de portable, d'un vêtement... que d'une maison de rêve, ou d'une piscine surréaliste. Ces images sont ajoutées par les usagers et peuvent être assemblées sur une même page selon un thème, sous format d'une liste de vœux. 

Exemple de rassemblement d'image selon un thème

Exemple de rassemblement d'image selon un thème

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     Le site Pearltrees a été lancé en 2009 et fonctionne au moyen d'arborescences. Il s'agit de créer une perle de base, autrement dit, nommer un sujet, qui apparaît sous forme de bille, puis on entre dans celle-ci et on y adjoint d'autres perles. Ces perles sont des pages web, des vidéos, des notes... On en vient à développer une arborescence.

Pearltrees : Structuré en arborescence

Pearltrees : Structuré en arborescence

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Par exemple, si l'utilisateur crée un Pearltrees concernant la ville de Caen, il aura une première perle centrale appelée "Caen" et cette perle aura des ramifications qui peuvent être des grands thèmes tels que "vie étudiante", "château", "commerces"... Attachée à la perle "vie étudiante", on pourra trouver le site de l'université, celui de l'ESPE, ou celui du CROUS. Ces sites peuvent eux-mêmes avoir des ramifications vers d'autres sites. Cependant, le site Pearltrees ne s'en tient pas à la collection de "perles" mais l'utilisateur peut aussi voir celles de ses "voisins". En partant d'un domaine de son Pearltrees, on peut consulter les Pearltrees voisins et acquérir ainsi de nouvelles perles. C'est en cela que Pearltrees peut être utilisé comme site de curation. Il aide à détecter des sites utiles qu'un moteur de recherche, limité par ses algorithmes et par le flux informationnel abondant, ne détecte pas.

Les Pearltrees voisins

Les Pearltrees voisins

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     Le terme de curation reste compliqué à définir car c'est un domaine vaste et en pleine construction, dont on ne voit probablement pas encore toutes les ramifications. Il est certainement trop englobant, certains spécialistes disent que ce terme à la mode vient s'apposer à présent à toute pratique consistant à regrouper et organiser du contenu, et que la moindre liste publiée en ligne devient de la curation, et ce, au détriment de ceux dont c'est réellement l'activité. Peut-on vraiment dire de tout usager utilisant un outil de curation qu'il est curateur? Mais encore, est-ce que la "mode" de la curation ne va pas elle-même semer un nouveau désordre informationnel? On a recours aux curateurs pour remédier à la surabondance d'information, mais comment va-t-on remédier à la surabondance de curations?

3. Les pratiques de l’usager face aux pratiques du professionnel de la documentation

     L’arrivée du web 2.0 et de ses outils a changé le rapport de l’usager tout comme celui du professionnel de la documentation à l’information. En effet, les pratiques de tagging et de curation, se rapprochant réciproquement de la classification, de l’indexation et de la veille, sont des pratiques de traitement info-documentaire longtemps réservées aux professionnels. La gestion d’un fonds documentaire met en œuvre des techniques et des outils permettant de traiter les différents types de documents, non seulement leur support mais aussi leur contenu, à l’aide de langages documentaires. Ces langages permettent de procéder à une indexation des documents.

De même, le professionnel effectue en amont un travail de veille documentaire, il s’agit d’organiser, intégrer et finaliser un travail de collecte, de traitement, de diffusion et d’exploitation de l’information  [Vocabulaire de la documentation, ADBS, 2004]. Ces actions professionnelles semblent très similaires à celles des usagers du Web 2.0 comme décrites précédemment. Il est donc permis de se questionner sur la pertinence des pratiques professionnelles face aux techniques de l’usager amateur. Sont-elles réellement semblables ? Sont-elles opposées ou complémentaires ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire, dans un premier temps, de décrire plus précisément ces pratiques professionnelles, afin d’être capable, dans un second temps, de les confronter à celles de l’usager.

       Les pratiques du professionnel

     Pour un professionnel de l’information documentation, l’indexation est l’une des étapes du traitement documentaire, nécessaire avant la mise à disposition d’un document pour les usagers. Il exige deux types de traitement : l’un matériel, l’autre intellectuel.

Chaîne documentaire

Chaîne documentaire

Le traitement matériel consiste à réceptionner, vérifier, enregistrer, estampiller et équiper un document. Le traitement intellectuel a pour objectif la constitution de fiches de catalogage, qui permettent d’accéder aux documents par titre, auteur ou sujet. Il se déroule en plusieurs étapes. Il faut, en premier lieu, définir l'identité bibliographique du document, puis, procéder à l’analyse documentaire de son contenu. L’analyse documentaire est une opération qui consiste à présenter sous une forme concise et précise les données qui caractérisent l’information contenue dans un document, ou un ensemble de documents pour le rendre utilisable  [Afnor].

L’analyse documentaire commence par une lecture professionnelle du document permettant d’en extraire les concepts. Ces concepts sont alors indexés grâce à des outils documentaires, comme un thesaurus ou une liste d’autorité. Ces opérations rendent  alors possible d’établir un plan de classement en accord avec une classification déjà mis en place, telle que la classification universelle ou la classification décimale Dewey. L’analyse documentaire est finalement un travail d’indexation et de condensation permettant de mémoriser, repérer et diffuser des informations [Boulogne, 2004].

Le résultat de ces opérations est la production de descripteurs et d’un résumé, qui représente le contenu d’un document sans l’interpréter ni le critiquer. Le catalogage des documents électroniques est particulier car il inclut de prendre en compte d’autres types d’éléments tels que la date de mise à jour, le nombre total de lignes, le DOI (Digital Object Identifier) (etc…), mais, il répond aux mêmes besoins, aux mêmes objectifs.

Une lecture documentaire permet de décrypter les critères formels, donc la présentation, le style, le type de langage utilisé, et les critères de fonds des documents, le jugement émis, le contexte et la nature de l’information. L’indexation consiste à  représenter par les éléments d’un langage documentaire des données résultant de l’analyse documentaire d’un document  [norme ISO 5963].

Il existe deux types de langages documentaires, le langage classificatoire, qui permet l’organisation d’un ou plusieurs domaines de connaissances en un système ordonné de classes et de sous-classes (Dewey, DCU) et le langage combinatoire, qui combine plusieurs mots-clés pour mieux représenter le contenu du document. Il s’agit donc bien d’extraire les concepts du document puis, de les mettre en avant pour le représenter.

L’enjeu pour un professionnel de la documentation est de traduire ces concepts de la façon la plus fidèle possible et qui répondent aux thèmes exprimés dans les demandes des utilisateurs. Pour répondre efficacement à ces enjeux, l’indexation doit elle-même se dérouler en plusieurs étapes. Il s’agit d’abord de prendre connaissance du contenu du document (la table des matières, le dos de la couverture, l’introduction, la préface), puis, de choisir les concepts traités dans le document, enfin il faut traduire ces derniers en descripteurs grâce à une liste, un lexique ou un thésaurus. Le langage employé est alors un langage contrôlé, dont l’objectif est de réduire la polysémie du langage naturel, et, est construit à partir d’un champ documentaire défini, il est possible pour le documentaliste d’en élaborer un lui-même ou d’utiliser un thesaurus. Il s’agit de mots-clés présentés en ordre alphabétique représentant des concepts, les descripteurs alors utilisés sont monosémiques.

Exemple de Thesaurus

Exemple de Thesaurus

Le documentaliste, lors de ce travail, ne doit pas se laisser entrainer par l’interprétation ou la subjectivité, mais, doit également choisir ces descripteurs en fonction de la demande que ses usagers soient susceptibles d’effectuer. En respectant ces consignes, il évite les phénomènes de bruit documentaire, c’est-à-dire l’excès de réponses non pertinentes. Cependant, le phénomène inverse de silence documentaire, où les documents pertinents n’apparaissent pas, peut se produire si le documentaliste ne trouve pas les mots-clés pertinents que l’usager est susceptible de rechercher. L’indexation n’est donc effectivement qu’une étape dans un processus plus complexe, elle repose sur un cadre contrôlé qui ne laisse pas de place à la subjectivité.

     L’un des autres aspects du travail du professionnel de la documentation consiste à effectuer des activités de veille documentaire. Il s’agit d’un travail continu et dynamique de collecte, de surveillance, d’organisation et de mise à disposition d’informations permettant au destinataire de réagir aux évolutions et menaces du domaine pour lequel cette veille a été créée.

Deux principes ressortent de cette définition, le fait qu’il s’agisse d’un processus continu dont la durée est généralement fixée à l’avance, et qu’il s’agisse d’un travail effectué pour une mise à disposition des informations personnalisée à un destinataire bien précis. L’objectif de ce processus est de répondre aux besoins explicites du client et dont les informations ne devraient théoriquement n’être utiles qu’à lui. Il s’agit donc de mettre en place une recherche stratégique et d’anticipation s’appuyant sur des sources multiples.

De plus, le veilleur ne se contente pas de remettre les documents collectés tels quels, il effectue un travail d’organisation et de mise en forme, ils peuvent parfois être commentés ou mis en perspectives, ce qui apporte à l’ensemble des documents une valeur ajoutée. Le veilleur s’appuie sur divers outils pour effectuer ces opérations (internet, banques de données, presse, revues spécialisées). L’information est donc au cœur de la veille.

S’il l’information est de plus en plus rapidement accessible, il est également de plus en plus difficile de trouver les plus pertinentes et d’être certain de leur validité. Cela implique, pour le veilleur, une maîtrise des opérations de collecte et du traitement de l’information afin de permettre une sélection en amont des documents les plus pertinents et dont il est certain de la validité.

Cependant, pour trouver ces informations, il faut avant tout avoir déjà une bonne appréhension de ce que l’on cherche. Le processus de veille suppose donc, pour son architecte, une double qualification, celle de documentaliste et d’expert du domaine traité. Ne pas posséder ces compétences impliquerait pour le veilleur le risque de tomber dans l’un des pièges que génère ce type de processus, c’est-à-dire trop se focaliser sur ce qui est déjà en place et opérationnel dans le domaine surveillé sans développer de stratégie d’anticipation, de ne pas avoir le temps de procéder à une analyse experte des documents, et d’éprouver des difficultés à vérifier la pertinence et la validité des sources exploitées. Le veilleur doit faire preuve d’une vigilance constante et ses compétences en information documentation et du sujet traité lui permettent de l’exercer de manière efficace.

     Ces deux pratiques du professionnel de l’information-documentation présupposent des connaissances et des compétences solides du traitement de l’information. Cependant, les usagers, par leurs pratiques sociales, sont amenés à effectuer des opérations de traitement documentaire sans en être experts. Il est donc permis de s’interroger sur la place que ces nouvelles pratiques occupent dans les activités du professionnel, et sur l’éventuelle remise en cause de ces dernières.

       Divergences et complémentarités

     Les pratiques du professionnel de l’information-documentation ont pour objectif de mettre à disposition de ses usagers des informations pertinentes, validées et à jour, prêtes à être diffusées et exploitées rapidement par le plus grand nombre. Or, la multiplication des contenus provenant de pratiques sociales et collaboratives ont entrainé la nécessité de créer de nouveaux modes d’accès et de diffusion.

Les professionnels de l’information documentation ont toujours su s’adapter aux évolutions méthodologiques et technologiques et les intégrer à leurs pratiques de façon raisonnée. Dans le cas des pratiques de folksonomie et de curation, il s’agit surtout d’un déplacement des tâches jusqu’ici pris en charge par les professionnels vers un public amateur. En effet, les usagers dans leurs pratiques adoptent une démarche similaire, ils collectent, traitent et diffusent de l’information, ce qui peut conduire à une banalisation des traitements professionnels auprès de ces internautes.

En effet, l’usager n’est plus un simple récepteur des informations, dépendant du documentaliste mais, il effectue un travail de sélection, d’organisation et de mise en forme d’un certain nombre d’informations, il devient acteur de l’information. Pour le professionnel, la description du contenu de l’information passe par l’utilisation de classifications, de taxonomies et de langage combinatoire. Or, la nécessité pour l’usager de maîtriser les concepts de ces opérations a longtemps été un frein à l’utilisation efficace des catalogues et ressources par les usagers.

De nombreux outils permettant de décrire le contenu des ressources sur le web sont désormais disponibles et l’usager effectue donc un travail proche de l’indexation. L’utilisation de tag pour décrire à l’aide d’un langage libre, où les notions sont représentées au moyen de mots ou de groupes de mots de la langue naturelle, dont le choix est laissé à l'utilisateur et non pas fixé par un langage documentaire [Vocabulaire de la documentation, ADBS, 2004], constitue une forme d’indexation sociale, les folksonomies. Les usagers indexent les documents selon leurs représentations, avec subjectivité et sans cadre théorique.

Tags

Tags

La rigueur des pratiques du professionnel de l’information documentation reste donc une garantie de la valeur objective et de la fiabilité des informations indexées, mais l’usager développe un nouveau rapport avec l’information. La possibilité de tagger ou de laisser des commentaires sur les documents confère à l’usager un rôle d’évaluateur et de recommandataire. De plus, l’internaute enrichit et organise les ressources collectées en fonction de ses objectifs, donc soit pour lui-même soit pour un public visé. Il s’agit de pratiques de traitements documentaires mais intuitives et non contrôlées.

Les pratiques individuelles et professionnelles sont malgré tout complémentaires. Elles offrent pour les professionnels de nouvelles modalités pour traiter et interagir avec l’information, et sont depuis longtemps intégrés aux pratiques de la plupart des professionnels. Elles permettent de valoriser les fonds documentaires des centres de documentation sur le web. Les folksonomies ne reposent sur aucun thésaurus, ce qui confère à l’utilisateur une totale liberté quant au choix des mots-clés ce qui n’est pas le cas pour un documentaliste dont le but est d’offrir un classement cohérent, bien qu’il lui soit permis d’utiliser aussi certains mots du langage libre pour décrire les documents, cela se fait avec un grand soin.

Il n’est donc pas possible pour le professionnel d’utiliser ces pratiques, de même que les usagers n’ayant les compétences d’un documentaliste ni les mêmes motivations ne vont pas procéder à toutes les opérations de traitements documentaires qui lui incombe. Le professionnel a, cependant, conscience que la masse informationnelle disponible sur le web nécessite de nouvelles stratégies de recherche d’informations.

Les folksonomies peuvent être une alternative pertinente aux moteurs de recherche et se révéler facilitatrice de sérendipité. Le professionnel doit s’adapter aux attentes des utilisateurs de plus en plus habitués à l’utilisation de ces pratiques. Le succès durable d’une information en ligne repose sur les références utilisées pour produire l’information, la spécialisation des contenus et leur personnalisation par rapport au public ciblé, et de leur interactivité selon l’outil collaboratif utilisé [Pirolli Fabrice, 2010].

L’identification de la source joue un rôle important dans la confiance accordée à l’information, un tag pertinent n’est donc finalement qu’un outil permettant de trouver l’information, mais ne suffit pas à la rendre perceptivement pertinente par les utilisateurs. L’usager privilégiera les informations diffusées selon les pratiques auxquelles il est habitué mais, par une source à laquelle il accorde sa confiance. C’est au professionnel de s’adapter pour prendre cette place.

Le travail d’un professionnel permet, en effet, de ne pas tomber dans les pièges classiques que peuvent induire la mauvaise utilisation de tag, beaucoup de mots peuvent être choisis pour représenter les concepts du document mais certain n’ont pas ou peu de signification en dehors des représentations mentales de l’auteur du tag, cela pourrait empêcher l’usager d’accéder à une information pourtant pertinente car elle est mal indexée. De plus, l’utilisation de tag trop vague ou trop populaire ferait que l’information recherchée par l’usager serait noyée parmi un flot d’autres informations non pertinentes. On retrouve bien là les conséquences d’une mauvaise indexation en documentation, le bruit et le silence documentaire.

Le professionnel ne peut gérer la masse informationnelle croissante présente sur le web, toutefois, il permet à l’usager de trouver des informations ciblées lui permettant de se constituer une base pour procéder à son tour à une recherche plus pertinente. Le professionnel peut également s’adapter aux habitudes de ses usagers en rendant son interface cohérente avec les pratiques de ces derniers, comme avec l’OPAC (Online Public Acces Catalog).

     Ainsi, les pratiques de Tagging ne constituent pas une menace pour celles du professionnel dont la rigueur garantit la pertinence, les deux ne répondent pas aux mêmes objectifs, les tags pouvant avoir pour objectifs pour l’usager de retrouver ses documents, pour collaborer et partager, exprimer ses opinions, voire pour attirer l’attention. Dans le dernier cas, il peut même être source d’info-pollution. L’utilisation est donc très personnelle et son organisation peut s’avérer chaotique pour un tiers. Mais, les folksonomies présentent des avantages pour l’accès à l’information rapide ou dans des opérations de curation, notamment avec des outils de tag tracking, tandis que l’indexation professionnelle pour sélectionner l’information s’inscrit dans la durée. Le professionnel trouve donc sa place parmi ces pratiques mais, l’une ne se substitue pas à l’autre.

     Les folksonomies peuvent être utilisées dans des opérations des curations, qui consistent en un traitement de l’information de façon à en produire une sélection ou une synthèse plus lisible. Cette définition rappelle les pratiques de veille et de gestion documentaire effectuées par les professionnels de l’information documentation. Cependant, le curateur n’est pas un veilleur et inversement. Sur le web, le curateur usager, nous parlerons ici du curateur usager, c’est-à-dire dont l’objectif n’est pas commercial, est celui qui  identifie les sources, trie et collecte les informations, agence les contenues puis les diffuse sur les réseaux  ou communautés auxquels il appartient [Alloing, 2012]. En diffusant des contenus thématiques, un usager du web 2.0 est potentiellement un curateur, tout comme un veilleur, il choisit des sources, des informations et les diffusent.

Son objectif est également d’offrir à ceux qui le suivent des informations pertinentes et organisées. Cependant, sa motivation diffère de celle d’un professionnel. En effet, le professionnel est tenu à une certaine rigueur, il répond à des contraintes en matière d’organisation et n’a pas de liberté sur la manière de diffuser les informations ou sur la forme qu’elles doivent prendre. De plus, le veilleur répond à des besoins identifiés et a pour but finale d’appuyer une décision.

Le curateur lui s’organise selon ses besoins informationnels et ce qu’il estime nécessaire pour son public sans avoir forcément effectué de concertation avec eux, les conséquences d’une erreur de sa part n’a donc pas le même impact. De plus, c’est le curateur qui, de lui-même, décide d’effectuer ces opérations de collectes et de sélections des informations dans un domaine qui l’intéresse, tandis que pour le veilleur ce thème est imposé, il répond à la demande d’un commanditaire. Libéré de ces contraintes, il peut exprimer sa propre vision du sujet. Là où le veilleur doit sélectionner ses outils de façon à répondre au mieux aux besoins exprimés par son commanditaire, le curateur les choisit en fonction de leur facilité d’utilisation. Le veilleur choisit également avec une grande attention ses sources, en fonction de critères réfléchis, alors que le curateur, les sélectionne de manière personnelle et n’est contraint que par lui-même de les valider.

Les pratiques du curateur présentent donc de grands avantages, pour ce qui des choix effectués par celui-ci, mais aussi des risques de diffusion d’informations non valides. Là où le veilleur doit organiser sa production finale selon les exigences du commanditaire, le mode de diffusion et le soin accordé pour que les informations soient agencées de façon cohérente pour en permettre une lecture optimale, est laissé libre au curateur. Cela implique donc un risque d’incurie, c’est-à-dire une absence de soin de la part du curateur, qui se laisse dicter son organisation par l’outil qu’il utilise et ne maîtrise pas.  Malgré ces différences évidentes, le veilleur peut s’appuyer sur le travail d’un ou plusieurs curateurs pour sélectionner des informations et repérer des sources.

     Ainsi, le travail du curateur ne concurrence en rien celui du veilleur car leurs objectifs et leurs modes de diffusion ne sont pas identiques. La différence fondamentale, celle de l’origine, de ce qui motive la démarche du projet de veille ou de curation, se répercute sur l’ensemble des opérations qui en découlent. Leurs travaux n’ayant pas le même objectif, ils n’ont pas la forme ni la même valeur informationnelle. Mais, la curation pertinente d’un usager peut servir dans le processus de veille effectué par un professionnel.

Conclusion :

     Les pratiques des usagers, qu’ils s’agissent de celles de tag ou de curation, présentent trop de différences, en terme de rigueur, d’opérations et de validation des informations pour pouvoir prétendre se substituer à celle d’un professionnel de l’information documentation, dont les contraintes méthodologiques, imposées par l’exercice de son métier, sont une garantie de qualité et de validité des informations et de leur traitement. Il serait, pour autant, réducteur de dénigrer ces pratiques uniquement parce qu’elles ne répondent pas aux normes de cette même profession. Si le travail du professionnel est différent de celui de l’usager, il en va de même pour leurs objectifs. L’un a pour but de se débarrasser de toute subjectivité et interprétation, pour délivrer aux usagers une production ou sélection documentaire objective et pertinente et organisé, l’autre interprète son environnement informationnel, lui donne du sens de façon personnalisée et le partage avec sa ou ses communautés de façon plus ou moins organisées et informelles. Cependant, le professionnel de l’information n’est pas exclu des pratiques des usagers, il peut lui-même les utiliser, et devenir ou non une référence dans un domaine à l’instar des autres usagers, mais, aussi y avoir recourt pour son propre travail comme par exemple en utilisant les travaux de curation d’autres usagers pour effectuer un travail de veille. Ces pratiques ne se remettent donc pas en cause, mais peuvent venir se compléter.

Bibliographie

Curation

Bhargave, R. (2011). The 5 models of content curation. Rohit Bhargava. En ligne

http://www.rohitbhargava.com/2011/03/the-5-models-of-content-curation.html

Rosenbaum, S. (2010). Are we a curation nation ? Huffpost. En ligne

http://www.huffingtonpost.com/steve-rosenbaum/are-we-a-curation-nation_b_489727.html

Le professionnel face à l’usager

Accart, J.P. (2008). Le métier de documentaliste. Cercle de la Librairie.

Alloing, C. (2012). Curation et veille : quelques différences fondamentales. ADBS

Gardiès, C. (2011). Approche de L’information-documentation : Concepts fondateurs. Cépaduès.

Pirolli, F. (2010). Web 2.0 et pratiques documentaires. Les cahiers du numérique.

Tagging

Le Deuff, O. (2012). Du tag au like : La pratique des folksonomies pour améliorer ses méthodes d’organisation de l’information. FYP éditions.

NR. (2013). Twitter nomme la première femme à son conseil d’administration. Le Monde. En ligne

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/12/05/twitter-nomme-la-premiere-femme-a-son-conseil-d-administration_3526473_651865.html

Mimaut, C. (2013). Twitter, où l’histoire de quatre garçons dans l’instant. France info. En ligne

http://www.franceinfo.fr/economie/twitter-ou-l-histoire-de-quatre-garcons-dans-l-instant-1204863-2013-11-07

[1] « Les métadonnées sont un ensemble structuré de données créées pour fournir des informations sur des ressources électroniques. Elles peuvent remplir différentes fonctions :

  • Gestion des ressources décrites
  • Information sur les contenus de la source pour en faciliter la découverte, la localisation, l’accès
  • Suivi de l’utilisation et du respect des droits et conditions d’utilisation associés à la ressource »

(Source : Vocabulaire de la documentation, Arlette Boulogne)

[2] L’indexation a pour but de facilité l’accès à l’information contenue dans un document ou un ensemble de documents à partir d’un sujet ou d’une combinaison de sujet appartenant à un langage documentaire ou au langage naturel. Elle est la conséquence d’une démarche d’analyse. C’est une forme classification non professionnelle.

 
 

Notes de lecture

Du tag au like

Twitter, où l’histoire de quatre garçons dans l’instant

Are we a curation nation ?

The 5 models of content curation

Curation et veille : quelques différences fondamentales

Web 2.0 et pratiques documentaires

Le métier de documentaliste

Twitter nomme la première femme à son conseil d’administration

Approche de l’information-documentation