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Synthèses rédigées par les étudiants du cours de Culture numérique

The uglie of Cara Delavigne
The uglie of Cara Delavigne

Le selfie: miroir d'une époque

Explication et analyse d'un phénomène culturel du XXIème siècle

Camille FAUX, Louise NOËL (Master 2 GREEN)
Au travers de cette synthèse, nous tenterons d'expliquer ce qu'est un selfie, ce qu'il représente, ainsi que ce qu'il reflète. De plus, nous essayerons d'entrevoir les enjeux, tant sociaux que politiques, qui sont attachés et indossociables de cette pratique.
(déposé le 2014-11-13 15:10:34)

Introduction

     Qu’est-ce qu’un selfie et en quoi constitue t’-il ? Phénomène de mode ou outil du changement ? Apogée du narcissisme pour certains, quand il est un vecteur de communication pour d’autres, nous nous rendons compte que derrière ce phénomène sociétal et culturel se cachent diverses significations et réalités qui sont, paradoxalement à ce fait, peu connues. En effet, aujourd’hui, à l’heure du numérique, et de l’hyper/ultra connexion, tout le monde a déjà entendu parler, au moins une fois, du "selfie", mais peu savent de quoi il en retourne exactement. Élu mot de l’année 2013 par l’illustre Oxford Dictionnary, ce terme a été placé entre le mot « selfhood » (= individualisme), et la palabre « Selfish » (= égoïste) : drôle de coïncidence non ?, lorsque l’on sait que pas moins de 62 millions de personnes, dans le monde, ont publié le leur sur Instagram et que l’utilisation de l’expression selfie, a augmenté de 17 000% en un an, depuis son apparition. 

L'usage du mot

L'usage du mot "selfie" en 2013

"Selfie" semble être l'un des mots les plus utilisés de l'année 2013; cela reflète l'ère "ultra-connectée" dans laquelle nous sommes
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Ajoutons à cela que, selon l’entreprise de multimédias Samsung, 17% des hommes et 10% des femmes prennent des selfies parce qu’ils aiment avoir de belles photos d’eux-mêmes. De plus, depuis quelques mois, preuve du succès de ce phénomène, le selfie débarque dans les lieux de culture ; ainsi, le musée Warhol a crée un hashtag spécial selfie en son sein-même, tout comme a été mis en place le #Selfie National Portrait Gallery, à Londres, une exposition de vidéos de 30 secondes maximum, entièrement consacrée à cette pratique ; celle-ci était organisée dans le cadre du Moving Image Contemporary Art Fair de Londres et c’était l’une des premières expositions dédiées à ce type d’expression numérique dans un contexte de galerie. Au même moment, l’Imperial War Museum de Manchester intégrait le selfie de Tony Blair en Irak, au sein de son vernissage sur les photos de guerre; un cliché polémique, qui allait faire couler beaucoup d’encre et ainsi assurer le buzz et la communication de l’événement. Enfin, en Italie, afin de promouvoir ce nouvel art, la galerie nationale d'art moderne de Rome a mis en place la campagne #Selfiedautore. Le principe est simple: les participants doivent prendre un selfie avec, pour fond, une des oeuvres exposées; puis, celui-ci apparaît dans le fil d'actualité du profil Facebook des participants, et ceux-ci peuvent voter pour leur selfie préféré en utilisant le "j'aime" de Facebook. Puis, les 5 photos les plus originales, qui auront été sélectionnées par un comité d'experts en art, se verront remettre un prix; quant aux 50 photos qui auront reçu le plus de "j'aime" seront par la suite utilisées afin de réaliser une vidéo.

     Concomitant à cette idée, HTC One s’est aussi penché sur ce phénomène par le biais d’une étude, menée en Angleterre et en collaboration avec l’institut d’études Opinium, auprès de 2000 adultes britanniques; il est apparu de cette dernière que 51% des personnes interrogées ont déjà pris un selfie, dont 75% dans la tranche d’âge 18-34 ans. Cette pratique touche également les populations plus âgées puisque 26% des plus de 65 ans ont admis avoir déjà pris un selfie. Ainsi, celui-ci témoignerait d’une nouvelle pratique photographique liée, indissociablement, aux réseaux sociaux, acte qui, pour la première fois, « dessine un territoire distinct dans l’aire confuse de la photo dite amateur, privée, familiale ou vernaculaire » (André Gunthert). Pourtant, la pratique de l’autoportrait n’est pas récente puisque bien des grands noms de la peinture, tels que Frida Kahlo, Van Gogh ou encore Matisse, s’y adonnaient déjà en leur siècle, ceux-ci cherchant, en premier lieu, à se faire connaître et à diffuser leur travail. Kyle Chayka et Marina Galperina l’avouent : « L’autoportrait a un long héritage artistique, avec des adeptes comme Rembrandt, l’auto documentaliste compulsif, Courbet, qui s’est grimé en un bohémien suave, et Van Gogh, le génie fragile, à l’oreille bandée ». La révolution que pose le selfie est donc bien le fait que l’autoportrait soit désormais « instantané », qu’il le soit par le biais d’une prise de vue à bout de bras via un Smartphone, et qu’il soit destiné à être publié sur internet, le rendant alors accessible à tous. Rappelons que les premiers à avoir pris un selfie sont cinq photographes de la Byron Company (Joe Byron, Pirie MacDonald, « Colonel Marceau », Pop Core et Ben Falk) ; ces derniers ont en effet réalisé des centaines de selfie de groupe au début des années 20.

Photographes de la Byron Company

Photographes de la Byron Company

Cette photo a marqué les esprits; elle est l'un des premiers "selfies" de l'histoire

À l’époque les prises de vue ne pouvaient se faire qu’à plusieurs puisqu’il fallait deux personnes pour tenir l’appareil photo (ou alors il fallait utiliser un retardateur) ; aujourd’hui, il est désormais possible de se prendre soi-même en photo et cela sous plusieurs angles: soit face à un miroir (mais dans ces cas là le selfie se retrouve inversé), soit, et là se trouve la Révolution, grâce à la caméra inversée du Smartphone. En effet, le premier modèle de camphone a vu le jour en novembre 2000; ce dernier constitue l'intégration d'un petit miroir sur le téléphone pour permettre de se prendre en photo, à l'endroit, à bout de bras. Cela constitue une véritable rupture avec toutes les techniques de selfie qui existaient auparavant; cela relate "l'instrumentation" photographique (Sarah Gensburger) qui, pour la première fois, permet le véritable autoportrait instantané. Ainsi, cela ferait 175 ans que l’on s’adonne à la pratique photographique dite de « plaisir » sans s’en rendre compte. Simplement, l’apparition d’appareils technologiques de pointe, et surtout du numérique, ont révolutionné cette dernière, lui donnant un aspect nouveau et lui faisant recouvrir de nouveaux enjeux.

The selfie syndrome: How social media is making us narcissistic

The selfie syndrome: How social media is making us narcissistic

Cette image traduit l'idée de la préoccupation qu'on les internautes, de savoir comment ils sont perçus par les autres.
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     Ainsi, afin de bien cerner et d’expliciter au maximum ce qu’est le phénomène du selfie, nous nous attellerons, dans une première partie, à définir cette pratique, tout en faisant, concomitamment à cela, des rappels historiques. Puis, dans un second temps nous verrons que cette action s’apparente, non pas à une naissance, mais bien davantage à un renouveau. Enfin, dans une troisième et dernière partie, nous envisagerons les revers et faces cachées de ce fait de société.  

I- Qu’est-ce que le phénomène culturel du selfie ?

The Evolution Of Selfies
The Evolution Of Selfies (Vidéo)

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Cette vidéo présente en moins de 2min30 un petit historique des selfies, de son origine au phénomène de mode que l'on vit actuellement.
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  a- Connaissance du phénomène mais difficultés de définition

     Pour commencer, il convient de donner une définition du terme principal de notre sujet, qu'est-ce qu'un selfie ? Si vous demandez à n'importe quel jeune, il sera en mesure de vous donner une définition de ce terme qui, pourtant, n'en compte qu'une que depuis très peu de temps. Le célèbre dictionnaire Oxford (l'équivalent du Larousse français) l'a intégré en 2013 seulement dans ses prestigieuses pages, il l'a même désigné « mot de l'année » en raison de son ascension fulgurante dans le langage des individus.

Voici la définition officielle que l'on peut trouver dans le Dictionnaire anglais Oxford:

« photograph that one has taken of oneself, typically one taken with a smartphone or webcam and shared via social media »

Ce que l'on peut traduire par « une photographie que l'on a prise de soi, généralement avec un smartphone ou une webcam et que l'on a par la suite postée sur les réseaux sociaux. »

Le terme fut utilisé pour la première fois sur un forum en 2002 par un jeune australien (ivre ou non selon les versions) qui a commis une erreur en tapant sur son clavier. Depuis, le mot a fait son chemin en passant notamment par MySpace pour finalement avoir le « succès » qu'il a aujourd'hui. On trouve tout un tas d'objets avec #Selfie d'inscrit dessus (t-shirt, casquettes, sous-vêtements, sacs etc.) mais il existe également une série éponyme (qui n'a duré qu'une petite saison) et une chanson. Les chiffres sont édifiants, en 1 an, + 17 000 % d'utilisations du mot, sur Instagram: c'est comme si chaque français avait posté une photo avec le #selfie. 

#SELFIE (Official Music Video) - The Chainsmokers
#SELFIE (Official Music Video) - The Chainsmokers (Vidéo)

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Clip de la musique du groupe The Chainsmokers qui dans le cadre d'une discothèque montre que peu importe la situation, les gens sont capables de prendre un selfie.
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     Le selfie est le moyen de pouvoir capturer un instant T et de le transmettre instantanément à ses contacts comme s'ils étaient présents à côté de nous. Pour l'acteur James Franco, le selfie est un moyen de voir à qui l'on a à faire. Une pénétration contrôlée dans la vie privée en somme. Il permet de montrer ce que l'on veut aux followers, l'image que l'on souhaite qu'ils aient de nous, c'est une photo prise sur le vif mais réfléchie, ici, pas de « je savais pas qu'on me prenait en photo », c'est évident que la photo est posée et vérifiée avant d'être postée et souvent, il faut plusieurs essais avant d'avoir un selfie que l'on acceptera de poster sur les réseaux sociaux. Notons également que si l'on prend en photo son verre lors d'une soirée, cela est considéré comme un selfie car cela nous représente à un instant T, ce verre montre où nous sommes et nos pratiques. 

Le selfie tee

Le selfie tee

James Franco réalisant un selfie pour présenter un t-shirt le représentant en train de faire un selfie.
James Franco
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     L'apparition du selfie est dû à une invention toute simple mais qui a révolutionné la prise de photo : l'inversion de l'objectif de l'appareil photo. En effet, c'est l'invention de la caméra frontale et de l’accès à internet (presque) partout qui a permis cela: Auparavant, prendre des photos de soi demandait un peu d'imagination et de technique, alors qu'aujourd'hui, une simple pression du doigt suffit à obtenir le portrait désiré. En effet, selon la définition du dictionnaire, un selfie est un selfie seulement s'il est pris avec un appareil relié à internet et qu'il est diffusé sur au moins un réseau social ; si une de ces conditions n'est pas rempli, ce n'est pas considéré comme un selfie. Phénomène de mode ou pratique avec laquelle il va falloir faire dans les années à venir ? Nous verrons cela...en attendant, si le mot est officiellement daté du début du 21ème siècle, l'acte décrit dans cette définition n'est pas si nouveau, c'est ce que nous allons voir dans la partie suivante. 

  b- Retour historique sur ce phénomène : une nouvelle lecture

     Le terme est récent mais la pratique ne l'est pas. Il s'agit finalement de faire un autoportrait et de le montrer à des gens proches ou non. C'est indéniable que l'évolution des technologies nous permet désormais de le faire en direct alors qu'avant il fallait le temps de pose, le temps d'imprimer la photo et le temps de l'envoyer; le selfie n'est finalement qu'une accélération de ce processus. En peinture, le premier autoportrait est attribué à Matisse et sa contemplation dans le reflet de l'eau (vous pourrez en voir un détournement plus bas), et cette pratique est également connue chez Van Gogh, Frida Kahlo, Rembrandt, Cezanne, Delacroix. En résumé, la plupart des grands peintres ont réalisé un autoportrait, une façon de montrer au monde qui est l'Homme qui se cache derrière les peintures.

Autoportrait par Frida Kahlo

Autoportrait par Frida Kahlo

Le selfie sans la photographie : de nombreux artistes ont réalisé des portraits d'eux-mêmes.
Kahlo
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Avec l'apparition de la photographie arrive une représentation visuelle plus réaliste de la personne. Il existe des débats sur qui a réalisé le premier « self-portrait », pour certaines sources, il s'agit de Robert Cornelius, un jeune passionné de photographie qui est à la fois l'auteur et le sujet de sa photo en 1839. Pour d'autres, la pratique du selfie est un peu plus récente et correspondrait à l'apparition des appareils photos de la marque Brownie, la technique étant de se mettre face à une surface réfléchissant l'image (miroir ou vitre) et de poser l'appareil afin de le stabiliser, de cadrer la photo et d'appuyer sur le bouton. Les appareils de cette marque avait l'avantage d'être bon marché (prix à partir d'un euro) et tout le monde pouvait s'en procurer. Cependant, on attribue le premier vrai selfie à une personne prestigieuse qui possédait un appareil de ce type : la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna qui s'est prise en photo dans le miroir en 1914 à l'aide d'un appareil Brownie. Elle a fait imprimé la photo et l'a, par la suite envoyé à un ami; elle avait alors l'âge de 13 ans. Le débat est et restera sûrement ouvert longtemps. Ce que l'on peut affirmer cependant, c'est qu'Anastasia est la première d'une longue série d'adolescents à réaliser des selfies.

Anastasia, pionnière du selfie

Anastasia, pionnière du selfie

En 1914, la duchesse Anastasia a pris une photo d'elle dans le reflet du miroir de sa chambre, une fois la photo développée, elle l'a envoyé à un ami.

     Depuis, la pratique de l'autoportrait photographique s'est développée avec notamment une machine que tout individu utilise au moins une fois dans sa vie : le photomaton. Initialement présenté à l'exposition universelle de 1889 de Paris (celle-là même où la Tour Eiffel fut dévoilé), les premières machines furent leur apparition dans les années 1920 à New York. Le principe consiste à se faire photographier par un appareil placé dans une cabine qui se déclenche par l'activation d'un bouton par la personne souhaitant se faire prendre en photo. Mais ce n'est seulement que dans les années 1950 que l'intérêt se fait:  les gens apprécient de choisir la pose qu'ils auront sur la photo et de pouvoir obtenir des portraits d'eux seuls ou accompagnés pour quelques sous sur du papier argentique. Il y a quelques temps, un "selfie », pris dans un photomaton, de Marilyn Monroe adolescente a même été découvert: il s'est vendu à des milliers d'euros. Le succès des autoportraits en cabine ne dément pas, et même si, désormais, les photomatons sont surtout utilisés pour réaliser des photos officielles, on y croise toujours de nombreuses personnes qui immortalisent des moments heureux dans ces boîtes à photos. 

     Puis est arrivée l'ère des appareils photos Kodak (les appareils Brownie en sont d'ailleurs) qui ont donné accès à tout un chacun l'accès à l'art de la photographie, jusqu'au début des années 2000; il était habituel d'acheter des appareils, jetables ou non, et de réaliser des photos avec des pellicules afin d'immortaliser les moments de la vie mais également pour se prendre en photo soi-même réalisant telle ou telle chose ou devant tel ou tel paysage. Par la suite, il était possible de réaliser plusieurs impressions d'une même photo afin d'en faire profiter ses amis ou sa famille à plus grande échelle qu'auparavant. Et puis sont arrivés les appareils photos numériques, les webcams et les téléphones portables à appareils photos intégrés, la pratique de la photographie de tout et n'importe quoi s'est démocratisée, et les autoportraits sont venus en masse sur nos écrans. Ce qui est nouveau avec le selfie et rendu possible par les nouvelles technologies, c'est l'accessibilité à tous: que l'on soit artiste, politique, starlette, simple citoyen etc. l'on peut participer à cette pratique. De plus, ce sont des photos partagées à tous. 

  c- De l’autoportrait myspace à la prise de photo 

     L'accessibilité à tous et pour tous est arrivée au début des années 2000 avec le développement d'Internet et des réseaux sociaux. Désormais, prendre un autoportrait numérique était presque obligatoire pour pouvoir exister sur internet. C'est comme cela qu'est né le « myspace angle », la première forme officielle de selfie. MySpace était un réseau social qui permettait de partager ses centres d'intérêt, ses créations artistiques et de discuter par messages privés ou publics. Pour gagner en popularité sur ce réseau social, où l(on pouvait suivre des gens et avoir des abonnés, il était déjà de bon ton de mettre une photo de profil nous représentant;  pour cela, la photo était généralement prise à la va-vite à l'aide de la webcam. A la va-vite certes, mais la photo devait être avantageuse. Alors, les utilisateurs ont commencé à développer une technique permettant de gommer les défauts de la peau par une surexposition de la photo, de mettre en avant la poitrine/les muscles avec la contre-plongée et de cacher les petits défauts grâce à l'angle et à la coupure des côtés de la photo. Sur MySpace, tout le monde était parfait (et pixelisé), ou tout du moins voulait le faire croire.

     Et puis l'arrivée de Facebook a ringardisé MySpace qui est désormais tombé dans les oubliettes. Les gens ont maintenant des appareils photos numériques permettant de réaliser des photos beaucoup moins pixelisées, moins parfaites mais de qualité plus grande en terme d'esthétique, les appareils des téléphones portables sont de plus en plus spécialisés pour être d'une qualité équivalente à celle des appareils photos numériques et la webcam ne sert plus qu'à communiquer via Skype (un système gratuit de communication en ligne au niveau mondial qui lie chat et vidéo). Les réseaux sociaux se multiplient et nécessitent par la force des choses que l'on montre qui on est, on existe à travers nos photos, on vit des choses, et il est désormais nécessaire que le monde entier le sache, ou à plus courte échelle, nos amis, nos familles et nos ennemis. De fait, les photos postées sur les réseaux sociaux allient instantanéité et savant calcul : il faut se dépêcher de partager notre quotidien, mais il faut maîtriser ce que l'on poste, alors chaque publication est là pour mettre en valeur son auteur et cela relève de l'art photographique finalement. Ces photos sont le miroir de ce que l'on est, elles reflètent ce que l'on veut que les autres voient de nous à l'instant T et il est logique que ce contrôle nécessite un peu de maîtrise de la façon de faire des photos, pour mettre en valeur nos atouts et masquer nos défauts. Le selfie est désormais un art : l'art de se représenter tel que l'on veut être vu par nos pairs.

II- Un renouveau de l’action

  a- De l’autoportrait à la photographie éphémère

     Nous l’avons dit, le selfie est le portrait « en situation » ; c’est donc un moyen de pouvoir capturer un instant T et de le transmettre à ses contacts. Rappelons le, il n’y a pas de selfie, s’il n’y a pas de diffusion par le biais des médias et réseaux sociaux : c’est son essence même. Ainsi, il est désormais possible de partager des photos avec ses « friends », ou « followers » comme s’ils étaient à côté de nous, comme s’ils partageaient le moment que nous vivons dans le même laps de temps que nous ; c’est donc l’image de l’authenticité qui est véhiculée, celle de l’identification immédiate. Cette pratique photographique, plus ou moins nouvelle, et nouveau mode d'expression nous donnent à produire des bribes de notre histoire et de figer les secondes.

     Le selfie s’apparente donc à un outil de reconnaissance pour les autres, un moyen de prouver son identité (tout comme peut l’être la photo sur la carte d’identité ou le permis de conduire). Notons que ces portraits, tout en étant instantanés, sont également éphémères car le but du selfie n’est pas de conserver la photo dans son téléphone mais bien de la partager le plus rapidement possible, puis une fois cela fait, d’en réaliser des centaines d’autres, et cela à l’infini. C’est donc dans ce contexte qu’intervient Snapchat, ou encore Blink ou Slingshot. Ces applications pour Smartphone ont en effet révolutionné le monde de la photographie puisqu’ils permettent la transmission d'un ou plusieurs clichés à ses contacts; ces derniers, une fois envoyés, restant actifs 10 secondes avant de s’effacer d’eux-mêmes. En effet, la particularité de ceux-ci sont que les clichés ont une existence d'une limite de temps de visualisation allant de 1 à 10 secondes (d'où l'utilisation d'un fantôme comme logo pour Snapchat). Cela ne consiste en rien et n’a aucun intérêt diront certains, alors, qu’en réalité, c’est tout le contraire: Snapchat permet aux adeptes de se partager des « bouts de vie », des moments précis qui ne sont pas éternels, qu’ils soient avouables ou non (là est aussi le but de cette application: pouvoir partager des instants où l’on est pas forcément présentable sans que cela ne se sache par la suite puisqu’il n’y a plus aucune preuve, la photo étant intégralement supprimée par les serveurs de Snapchat).

     L'utilisation de photos éphémères pourrait donc être un moyen de protéger sa vie privée et d'être maître des contenus que l'on diffuse, afin que jamais cela ne puisse se retourner contre nous (les futurs employeurs regardent de plus en plus les contenus Facebook par exemple). Grâce à cette dernière l’on peut jouer avec le temps, capturer le moment présent et l’ancrer dans nos mémoires un bref instant, ou encore véhiculer en un laps de temps que rien n’égale, une image précise. Il nous est désormais possible de décrire et de témoigner d’une partie de notre vie réelle, en image et en instantané ; le « selfie » permet donc de prouver le « j’y étais » et d’annoncer que « j’étais là ». Ainsi, les images de paysage ou de portrait de famille ont été délaissés au profit des photos instantanées, qui témoignent d'un instant précis ou de soi.

Snapchat: l'application du web éphémère

Snapchat: l'application du web éphémère

Coqueluche des adolescents, cette application pour smartphone a révolutionné la pratique photographique
(Snapchat est une application de partage de photos et de vidéos, disponible sur plates-formes mobiles de type iOS et Android; Elle est conçue et développée par des étudiants de l’université Stanford en Californie)

     Snapchat est classée quatrième application préférée par les jeunes internautes, à la suite de Facebook, Youtube et Instagram, selon une étude américaine: 43% des 12-24 ans utiliseraient au moins une fois par jour l'application, la moitié des utilisateurs ont entre 13 et 17 ans et enfin, 31% de ses utilisateurs ont entre 18 et 24 ans et 19% ont plus de 25%. Ces chiffres témoignent donc de l'utilisation massive, chez les jeunes, voire les plus jeunes, des réseaux sociaux et applications pour Smartphone ou Androïd. Grâce à cela nous pouvons tous être, désormais, des photographes en puissance. Selon Evan Spiegel, le créateur, en mai 2011 se sont plus de 700 millions de "Snaps" qui auraient été envoyés. Ainsi, jaloux de ce succès fulgurant, des services comme Tinder (service de rencontre) ou encore le réseau social Path, ont repris le principe des photographies temporaires et momentanées.

Ajoutons que cette application, puisque nous permettant d'envoyer des dizaines de selfies différents,  nous permet également de multiplier nos identités, à durée limitée, alors même que Facebook, au contraire, fige notre image; les photographies éphémères seraient donc un affranchissement de l'exigence sociale puisque l'on a désormais la possibilité d'être quelqu'un de différent à chaque nouveau selfie, un peu comme si nous étions dans un jeu de cache-cache permanent (permet de se dévoiler et de voiler). On parle également d'éphémère car les photos numériques, contrairement à celles développées, et aux auto-portraits peints, finissent par être oubliées ou supprimées. En effet, grâce au numérique, nous pouvons aujourd'hui effacer, retoucher, redimensionner etc. une image et cela, sans limite. Ce dernier a donc changer les codes et révolutionnée les moeurs.

  b- Diverses significations pour une pratique multi-dimensions

     Avatar du narcissisme contemporain pour certains, lorsqu'il est un outil de communication et d'échange social pour d'autres, ou même instrument autobiographique, le selfie revêt diverses formes et renferme de multiples dimensions. Celui-ci peut, par exemple, être employé et utilisé à des fins caritatives, ou au profit d'une bonne cause; le selfie serait donc, dans ce cas précis, un outil d'utilité sociale. Pour preuve, le site "Selfie Police" propose à ceux qui le désirent, de reverser 1$ pour chaque selfie posté. Par la suite, la totalité de la somme récoltée est versée à l'association Vittana, qui permet à des étudiants de pays émergents d'obtenir des prêts afin de financer leurs études. Cependant, l'on pourrait envisager que l'association surfe sur la vague du succès des selfies afin de se faire davantage voir et connaître, ou encore, nous pourrions envisager que cela pourrait être une manière de se déculpabiliser.

Ajoutons à cette idée qu'aujourd'hui le selfie est plus qu'une simple photo: il est une symbolique. Le magazine les Inrocks l'avance par ailleurs: "Le selfie est le vecteur créatif disponible le plus démocratique représentant à la fois un exutoire au "soi social" et le véhicule d'une intime catharsis personnelle". En effet, puisque les populations ont de moins en moins confiance en elles, celles-ci cherchent des moyens afin d'y remédier, quitte à faire illusion et façade. Le selfie donc, puisque suscitant des commentaires et autres suggestions, peut être une méthode employée par les internautes afin de redorer leur image, afin de capter l'attention des autres et de déclencher des posts agréables. Cependant, l'on remarque que cette pratique, qui au départ se devait d'être amusante et ne faisait que préciser l'endroit où l'on se situait, est devenue un besoin quasi vital chez les adolescents, une nécessité de se montrer au monde et de prouver leur existence. Le selfie peut donc également être un outil de reconnaissance sociale et d'affirmation identitaire. Selon André Gunthert le selfie est à l'origine d'une nouvelle norme visuelle: "l'esthétique conversationnelle", soit le fait de poster une photo afin de provoquer de l'interaction et de la conversation.

Le selfie: Une obsession de génération

Le selfie: Une obsession de génération

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     Contrairement à l'idée que nous venons d'exposer, le selfie peut être, a contrario, un moyen de se montrer tel que l'on est réellement, sans retouche ni filtre; l'on peut donc apparaître sur la toile au saut du lit, sans être coiffé ni maquillé. L'on appelle cette nouvelle mode les "uglies". À l'opposé du bien paraître et du culte du corps que nous impose notre société moderne, ces photos sont postées afin de prendre le contre-pied des selfies, de tourner en dérision les photos "parfaites" et de nous rappeler qu'avant d'être une photographie sans imperfection, nous sommes des êtres humains, tous, ayant des défauts.

The uglie of Cara Delavigne

The uglie of Cara Delavigne

Le mannequin Cara Delavigne s'adonne, elle aussi, à la dérision en postant sur son compte Twitter son uglie

Bootylicious

Bootylicious

Détournement du célèbre selfie de Kim Kardashian

Le selfie c'est donc la culture du partage tout en étant un outil de communication, sorte de smileys incarnés; il peut également être employé afin de créer des échanges, tout comme il peut être utilisé afin de s'assumer et de s'affirmer. Nous constatons donc que le destin du selfie reste ouvert à un large éventail de possibilités, qui seront l'objet de décisions ultérieures.

     Revenons ici sur l'idée que le selfie s'apparente à la figure du narcissisme; comme l'a écrit Baudelaire: "La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s'empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil? D'étranges abominations se produisirent". Seulement, et c'est là que de nombreux usagers se bornent à l'image première, le selfie n'est pas le symbole du narcissisme mais bien tout l'inverse. Réfléchissons: Si le selfie était réellement le reflet de l'égoïsme et de l'égocentrisme, le cliché pris resterait dans le téléphone, afin que celui qui s'est photographié puisse se mirer comme bon lui semble, au grès de ses humeurs; or, le selfie devient selfie que s'il est diffusé sur internet, via les réseaux sociaux. Il serait donc plus judicieux d'avancer que l'autoportrait instantané est un outil d'échange social et non pas l'apogée du culte de soi-même. Ainsi, si le selfie est un acte social, il serait contraire et contradictoire de l'associer à la figure Narcisse, d'autant plus que ce cliché est souvent réalisé à plusieurs personnes, tandis que notre homme mythologique, lui n'aurait jamais accepté qu'il y ait une autre personne avec lui sur le cliché. De plus, ajoutons que la pratique photographique est proportionnelle à l'activité sociale: l'on fera plus de photos si l'on a, dans notre entourage, des personnes à qui les montrer, alors que, au contraire, un individu narcissique ne cherchera jamais à partager ses propres clichés de sa propre personne. L'on peut donc dire que le selfie est "le support de l'écriture d'une histoire partagée" (André Gunthert). Enfin, si le selfie était réellement une pratique narcissique, l'auto-dérision ne serait pas acceptée; or, les uglies en sont la preuve inverse.

#Selfie#Narcisse#Smartphone

#Selfie#Narcisse#Smartphone

  c- De l'entérinement d'un moment. V-S. La dérision et la dérive

     Bien que nous venons de démontrer que le selfie n'est pas la figure du narcissisme contemporain, il n'en ressort pas moins que pour certains adolescents, il est le moyen de se mettre en avant, d'illustrer la tyrannie du corps et de l'image qui pèse sur notre société et de se rendre attractif et intéressant en étalant sur internet ses atouts. Le selfie en plus de bouleverser notre rapport à nous-mêmes, en réduisant nos frontières intimes, entretient un rapport obsessionnel à notre image, largement plagiée sur les idoles des industries culturelles.

Une étrange séance de selfie
Une étrange séance de selfie (Vidéo)

Vidéo

Au bord d'une piscine, une fille en maillot de bain se prend en photo (selfie) dans différentes postures. Durant plus d'une minute, la jeune fille va essayer de trouver la meilleure position pour prendre LA photo qui la mettra la plus en valeur. La femme qui la filme n'en revient pas.
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Quitte à faire le buzz, l'on n'hésite plus à poser de manière dénudée, ou encore de se créer une nouvelle identité en se prenant pour quelqu'un que l'on est pas; la tendance "selfique" encoure donc à tomber dans le maladif. Le site selfiesatseriousplaces.tumblr. a d'ailleurs compilé les pires selfies existants: un jeune homme tout sourire posant devant le mémorial de l'Holocauste, ou encore un autre devant la centrale de Tchernobyl, ou même dans une chambre à gaz d'Auschwitz.

     Ces diverses dérives témoignent de la non-gestion du phénomène "selfique" et nous poussent à penser qu'il annihile tout état de conscience et de morale: puisque souhaitant à tout prix être vu et susciter le plus grand nombre de "posts" et de "likes" ceux-ci en ont oublier que certains actes sont bien plus que répréhensibles, devenant alors immoraux, intolérables et quasi inhumains. Pour preuve, de nombreux dérivés de selfies ou uglies sont arrivés sur la toile: on les appelle "delfies" (ou encore "death-selfies"), dont l'action est de prendre un selfie lors de funérailles, tout comme les "homeless selfies" où l'on se prend en photo avec des SDF, ou encore "welfies" qui consistent à prendre des photos de soi en train de faire du sport, ou même "drelfies", qui ont pour principe de prendre des clichés tout en étant alcoolisé. Nous constatons donc, quasi impuissants, que le phénomène du selfie engendre des effets pervers et incontournables, impossible à contenir. De plus, le fait de vouloir faire un autoportrait instantané peut entraîner, dans quelques rares cas, la mort. L'histoire du couple, en vacances au Portugal, souhaitant faire un selfie au bord d'une falaise, en témoigne, puisque ces derniers sont tombés sous les yeux de leurs propres enfants. Ainsi, le selfie, tout en permettant l'intrusion dans la vie privée et intime, notamment par le biais de la webcam, engendre des excès inqualifiables, et n'hésitent pas à repousser les limites du supportable afin de se faire remarquer.

III- Des enjeux socio-politiques: revers de ce fait de société

Le selfie va plus loin que la simple photo qu'un individu lambda partage avec ses amis, désormais tout le monde en fait, les stars du cinéma, de la chanson, mais également les politiques et il en existe même avec le Pape. Est-ce juste la conséquence de cette mode internationale ou alors le selfie peut-il être considéré comme une arme de communication ?

  a- Les nouveaux usages de la photographie numérique par les grands de ce monde

     Comme dit précédemment, le selfie s'est étendu à toutes les sphères de la population et les hommes de pouvoir ne sont pas en reste, ils font désormais des selfies pour toutes les occasions: lors de visites, de rencontres importantes avec d'autres politiques, avec des célébrités mais également et surtout avec des gens du peuple. Cela permet d'obtenir une image sympathique auprès de tous, car, quand un inconnu poste une photo de lui avec tel ou tel homme politique, cela augmente le capital sympathie de la personne en question du style « regardez comme untel est proche de ses électeurs, il reste simple, accessible et à l'écoute ». Le selfie est donc un formidable outil de communication qui ne coûte rien.

Quant aux selfies entre politiques, ils montrent une convivialité entre les grands de ce monde, cela en est presque rassurant pour la population qui voit qu'ils s'entendent bien et pense donc (parfois à tort) qu'ils sont plus à même de travailler ensemble pour leur pays, pour le monde. Cela donne une apparence d'unité. Parmi les selfies les plus commentés se trouve d'ailleurs celui d'Obama avec Helle Thorning-Schmidt et David Cameron les premiers ministres du Danemark et du Royaume-Uni et, cette fois-ci, ce ne fut pas en bien ou avec de l'amusement. En effet, la scène fut assez critiquée car les trois représentants politiques se trouvaient … aux funérailles de l'ex-président Sud-Africain et militants pour les droits de l'Homme Nelson Mandela. Ils ont voulu immortalisé leur présence à ce moment historique par une photo, sauf que cela en est ressorti aux yeux des gens comme un acte irrespectueux et déplacé, quelque chose qui ne se fait tout simplement pas lors de funérailles, d'autant plus lorsque ce sont celles de quelqu'un d'aussi respecté à travers le monde.

Cameron, Thorning-Schmidt et Obama prennent un selfie lors des funérailles de Nelson Mandela

Cameron, Thorning-Schmidt et Obama prennent un selfie lors des funérailles de Nelson Mandela

En pleine commémoration funéraire le 10 décembre 2013, 3 politiques prennent un "selfie", une initiative mal accueilli. Même Michelle Obama n'a pas l'air d'approuvé.

Mais le badbuzz n'a pas fait long feu et on retient plus les selfies plus sympathiques qui montrent François Hollande ou Angela Merkel avec des ados, téléphones à bout de bras, ou encore les selfies en fin de réunion avec des légendes comme « on a bien travaillé aujourd'hui pour l'avenir de la France », ce sont ces photos qui augmentent la popularité auprès des jeunes, utilisateurs principaux des réseaux sociaux sur lesquels ces politiques postent les photos. Les followers sont nombreux et niveau nombre, ils n'ont rien à envier aux célébrités; par exemple le compte Instagram de Barack Obama est suivi par 3,5 millions de personnes, ce qui paraît énorme pour un homme politique: son équipe de communication y poste des photos de lui en meeting, en déplacement, en famille et c'est ce qui plaît aux fans.

     Les réseaux sociaux et la pratique des selfies sont un bon moyen d'intéresser les gens à la politique, les propos ne sont pas déformés sur les comptes officiels et on y trouve de nombreuses photos prises par les politiques eux-mêmes. Ce côté « je suis comme vous » est un vrai moyen de communiquer efficacement auprès de la population car on agit réellement comme eux, avec les mêmes enjeux derrière : montrer le meilleur de soi. 

  b- Débat: A qui appartient le selfie?

     Aujourd'hui, grâce à la modernisation et l'accélération nous sommes sujets et acteurs de la photo et c'est justement ce qui pose toute la question de savoir à qui appartient les droits du selfie pris? Est-ce celui ou ceux qui sont présents sur la photographie? ou bien, est-ce celui ou ceux qui réalisent et prennent le cliché? ou même celui ou ceux qui organisent le cliché?

C'est la très célèbre photographie du "macaque selfie", qui a fait le buzz, et qui a relancé la discussion autour de ce sujet; peut-on être autorisé à accorder des droits d'auteurs à un animal, alors même que l'on ne soit pas certain que ce dernier sache ce qu'il est en train de faire? (l’US Copyright Office a déclaré à ce sujet :« Nous n’enregistrerons pas [au titre de copyright] les œuvres produites par la nature, les animaux ou les plantes ») Ou est-ce, puisque l'appareil qui a servi est le sien, au détenteur et propriétaire que reviennent les droits? Beaucoup, suite à la publication de cette image avaient déclaré: "C'est celui qui prend la photo qui en est le propriétaire. L'empreinte de la personnalité qui permet de définir l'auteur d'une oeuvre relève du singe. C'est lui qui cadre la photo et appuie sur le déclencheur à un moment qu'il a choisi seul". Contrairement à cette première idée, d'autres avançaient que c'est à celui à qui appartient l'appareil avec lequel a été prise la photo, qui est le propriétaire de l'image, étant donné que la photographie est définie comme un simple document et non pas comme une création originale comme pourrait l'être une peinture. Nous remarquons donc que le selfie pose la question de la propriété de l'image; attention cependant à ne pas confondre "propriété intellectuelle" et "propriété relevant du domaine public". C'est celui qui fait reconnaître l'image qui est possesseur de droit de la photo (par exemple; sur le selfie du singe, c'est le propriétaire de l'appareil qui a émis diverses modifications sur l'image et qui a décidé de la diffuser). Également, cette question du propriétaire du selfie se pose avec l'une des photos qui a fait le tour de la planète en mois de temps qu'il n'en faut pour le dire: celle prise lors de la cérémonie des Oscars 2014.

Le macaque et son selfie: Le singe photographe

Le macaque et son selfie: Le singe photographe

Certes, cette photo a fait le buzz, mais elle soulève également un débat actuel, à savoir: à qui appartient cette photo?
Licence : Domaine Public

Le selfie qui valait un milliard

Le selfie qui valait un milliard

Pris lors de la cérémonie des Oscars 2014, cette photographie, en plus d'avoir fait le tour du monde, relance le débat concernant les droits d'auteur du selfie.

     Cependant nous, nous pensons que c'est davantage celui qui est à l'origine, à l'initiative et l'organisateur du selfie, à qui appartiennent les droits. En effet, sans son idée, la photographie n'aurait peut-être jamais vu le jour et n'aurait jamais pu être diffusée sur le net; il est celui qui, à un instant T, a eu l'envie de se prendre en photographie avec d'autres. Sans cette envie individuelle émanant d'une personne, le selfie n'aurait pu exister.

  c- Le renversement des tendances

     Enfin, dans cette dernière partie, nous allons vous présenter le fait que le selfie, en plus de pouvoir être réalisé par tout le monde, a la particularité d'être une pratique qui est partie "du bas", pour se hisser vers "le haut". Autrement dit, la pratique photographique n'est plus réservée aux personnes dites "importantes" puisque tout le monde a droit à son image. A ce propos, Gisèle Freund proposait, déjà en 1963, "de penser la photographie, dans sa dimension historique, comme étant l'accession de larges couches de la société vers une plus grandes visibilité sociale". En effet, les phénomènes de mode, culturels etc. sont souvent initiés par les peoples ou stars en tout genre, or, aujourd'hui "c'est par le selfie que circule le message joyeusement iconoclaste de renversement des hiérarchies les plus solides" (André Gunthert). Ainsi, tout le monde veut participer de la même norme sociale qui provient du bas et qui s'applique au haut. Pour preuve, il y a de cela un peu plus d'an un, les vedettes, afin d'être davantage populaires, se sont, elles aussi, mises à réaliser des selfies; de cette manière ces dernières, en adoptant et en imitant un comportement vernaculaire, se mettaient au niveau du public. Nous assistons donc et constatons donc, grâce à la pratique du selfie, que de nouvelles hiérarchies culturelles se créent: ce ne sont plus les individus lambda qui adoptent les comportements des plus connus, mais bien l'inverse.

Le selfie du Pape François

Le selfie du Pape François

Même le représentant de l'Eglise s'adonne à la pratique du selfie; ce dernier a d'ailleurs renversés la hiérarchie et les codes religieux avec cette photo.

     Enfin, l'on pourrait terminer en avançant que, bien que le selfie soit utilisé comme un véritable instrument politique par certains, et représente une stratégie marketing lucrative pour d'autres, il s'avère que ce dernier donne la possibilité aux stars de gérer eux-mêmes leurs photos. En effet, en décidant de poster, selon leur décision propre, des selfies d'eux-mêmes; ils peuvent contrôler leur image, a contrario de celle prises et publiées par les paparazzi. Ainsi, tout en assurant leur promotion, ceux-ci peuvent garder un lien avec leurs fans et se mettre sur le même pied d'égalité qu'eux.

Conclusion

     Véritable phénomène de société, le selfie est un mot qui n'a fait son entrée dans le dictionnaire Oxford qu'en 2013. Cette même année, il est le quatrième « hashtag » le plus populaire sur le réseau social Instagram (après Love, TBT et Friends): un selfie est l'image que l'on souhaite montrer de nous aux autres. Sa première apparition est datée de 2002 mais la pratique de prendre une photo « autoportrait » et de la partager est bien plus ancienne que cela, puisqu'en dehors de l'aspect technologique de la définition, tout correspond à la pratique de l'autoportrait en peinture et les plus grands peintres de ce monde se sont prêtés à cet exercice. Puis, avec la démocratisation des appareils photos et des photomatons, nous avons pu voir de plus en plus d'autoportrait d'individus illustres ou non.

     Désormais, avec internet, c'est quasi-instantanément que les selfies sont partagés avec le reste du monde; nous avons démontrés que si par certains aspects, cela pouvait être narcissique, il y a d'autres explications à cette pratique. On veut laisser une trace dans ce monde et quoi de mieux qu'internet pour cela ? Seulement, certaines personnes n'ont pas su déceler les limites et vouloir impressionner à tout prix peut avoir des conséquences, en dévoilant sa vie privée, on s'expose à des dangers. L'un des dangers auquel on pense le moins est celui de se faire voler son image, à qui appartient la photo une fois qu'elle est sur internet ? C'est un problème récurent rencontré par de nombreuses personnes qui voient leurs selfies diffusés, parfois moqués sur de nombreux sites.

     Loin de ces problèmes, il y en a à qui cette tendance profite; ce sont les politiques qui utilisent cette pratique partie de la population lambda pour communiquer une image de personnalité proche du peuple. Le selfie, entre maîtrise de sa propre image et dangers cachés n'est-il comme certains le pensent, qu'une mode éphémère ou est-il fait pour durer, puisqu' après tout, il existait déjà bien avant l'invention d'internet et des téléphones portables ? Seul l'avenir nous le dira. Pour l'heure, il semblerait que le phénomène n'est pas près de s'arrêter car l'application Snapchat enregistre toujours de très bons résultats pour permettre aux gens de prendre des selfies éphémères (10 secondes maximum) pour leurs contacts. 

 
 

Notes de lecture

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