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Synthèses rédigées par les étudiants du cours de Culture numérique

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Les enjeux psychologiques de la lecture sur écran

Flavie Grout, Angélique Romain, Marie-Adèle Turkovics (M1 Edition, mémoire des textes)
(déposé le 2013-11-27 14:43:49)

Approches psychologiques de la lecture sur écran

        Le numérique semble répondre à l'idéal d'une bibliothèque universelle, à cette tentative totalisante mais chimérique à laquelle s'était livré les Lumières avec L'Encyclopédie. Cependant cette influence grandissante du numérique n'est pas sans conséquence sur l'objet livre  et sur la relation du lecteur au texte. D'autant que la devise du numérique se résume ainsi : « offrir à tous, au plus vite, un accès immédiat à la plus grande part possible de notre patrimoine écrit. » C'est donc une nouvelle manière de concevoir l’accès à  l'information et au savoir qui semble se mettre en place. Quels sont alors les changements induits par la lecture sur écran, et quelles opportunités offre aujourd’hui ce type de lecture ? Pour rendre compte de cette évolution, il paraît d’abord important de définir ce qu’est l’acte de lecture, afin de comprendre ensuite les impacts physiques et psychologiques de la lecture numérique sur le lecteur, pour en déduire finalement les aspects positifs et négatifs.

Définition de la lecture

Livres

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       Pour comprendre notre sujet, il est nécessaire d'en passer par la définition du terme “lecture”. Aujourd'hui, la première acception de ce mot est la suivante : “Action matérielle de lire, de déchiffrer (ce qui est écrit)”, et par extrapolation cela désigne aussi “l'action de lire, de prendre connaissance du contenu”. Cependant ces définitions actuelles n'ont pas toujours été ce qu'elles sont, le mot “lecture” a en effet connu diverses évolutions de sens avec le temps. Au commencement, le terme de “lecture” s'inspire du latin médiéval lectura qui signifie “le fait de lire” (1350). Puis au XIVème siècle, par expansion, il englobe aussi : “études, érudition, commentaires juridiques”. En 1445, la lecture ne se limite qu'à l'oralisation de ce qu'on lit face à un auditoire composé pour la plupart d'analphabètes.L'acte de lecture n'est alors réservé qu'à une élite de la population. Le sens qu'on lui connaît aujourd'hui n'est attesté qu'en 1561 : “action de prendre connaissance d'un texte en lisant pour soi”. Vient alors la notion de plaisir et d'instruction. Puis par glissement de sens, en 1676, la lecture désigne alors ce que nous lisons. En terme de conception de la lecture, là encore celle-ci à changé et évolué au fil des siècles. La lecture a ainsi subi trois bouleversements majeurs : tout d'abord au XIIème siècle où l'on passe d'un exercice de la lecture oralisée à la lecture silencieuse, celle ci ne se fait donc plus de manière collective, une relation directe s'instaure entre le lecteur et le texte qu'il a sous les yeux qu'il peut donc s'approprier. De même que le contact se crée entre l'objet et son lecteur. Puis c'est au XVIIIème siècle que la lecture va s'émanciper puisqu'elle devient extensive. Le lecteur est alors libre dans ses lectures, et exempt de tout autorité ou sacralité. La lecture devient alors plus accessible. Il y a ainsi une désacralisation du texte écrit qui s'opère. La lecture c'est désormair un acte que l'on fait pour soi, par choix et sans contrainte. Enfin, c'est au XXIème siècle qu'une nouvelle crise existentielle fait rage mais cette fois par rapport au support même de lecture qui devient multiple puisqu'on peut désormais lire sur écran. Ce qui redéfinit complètement l'acte même de lecture. En effet, la lecture aujourd'hui ne se limite plus au système classique qu'on lui connaît : lecture rapide, décodage, compréhension et interprétation ; puisque le texte devient, grâce au support numérique, interactif. La lecture ne se restreint donc plus à de la prise d'informations mais émerge davantage vers un travail collaboratif entre le lecteur, son texte et les outils proposés par le numérique.

 Comparaison entre lecture classique et lecture numérique

La culture numérique : en quoi est-elle opposée à la culture du livre ?
Podcast de Serge Tisseron

      La lecture sur écran est donc sur bien des aspects, différente de la lecture papier. En ce sens, elle génère de nombreux bouleversements dans la conception que l'on se fait de la lecture et un changement profond des habitudes de lecture. En effet, la lecture papier ne se limite qu'à une seule tâche à la fois. Le lecteur entre alors dans une relation dite “verticale” avec l'auteur et le support livre. Ils deviennent des instruments de savoir qui sont là pour instruire le lecteur ignorant et curieux d'approfondir ses connaissances. De plus, le livre est structuré de manière linéaire : comme le langage, les idées sont organisées (lignes, paragraphes, pages, chapitres...) et il se compose d'un début et d'une fin. Cette organisation quasi systématique d'un ouvrage papier sert de repère au lecteur et se crée ainsi une temporalité qui rythme sa lecture. Tous ces signes immuables propres au papier font que le lecteur se sent rassuré, retrouve ses habitudes de lecture et peut donc profiter pleinement du texte et se concentrer sur la narration de manière à l'assimiler. Auteurs et éditeurs ont donc un but commun : la recherche de l'idéal et de la perfection.

Au contraire, la culture numérique est dite “multiple”. Celle-ci change en permanence et se fait d'une part par l'intermédiaire de plusieurs écrans mais aussi via des auteurs différents. En effet, la plupart des textes sur écran sont construits sur un mode collaboratif que ce soit pour élaborer le contenu (wikipédia) ou pour y apporter ses impressions via notamment des commentaires, ou du partage (Le Monde, Slate,...). Toutes ces interactions autour du texte tendent à modifier notre manière de lire et d'appréhender ce qu'il s'y dit. Les commentaires vont pour certains influer sur l'interprétation qu'ils auront de l'énoncé et pourquoi pas le faire réagir à son tour. L'énoncé sur écran est donc beaucoup moins neutre que sur papier. D'autant qu'avec le numérique, le contenu n'est plus unique car de nombreux imprévus viennent ponctuer la lecture. Le lecteur avance ainsi dans une démarche d' “essai-erreur” qui le fait progresser dans son apprentissage. On constate ainsi avec les écrans un principe dit de la sérendipité qui consiste à suivre divers liens hypertextes qui nous amènent vers d'autres contenus en rapport avec notre texte initial. L'appropriation du texte numérique passe donc par la manipulation : le lecteur devient acteur. On a donc affaire avec ce type de support à “une imperfection créatrice”.

Plusieurs outils numériques s'offrent au lectorat que ce soit l'ordinateur, la tablette, le smartphone, la liseuse... Tous ont leurs qualités et leurs défauts qui dépendent tout naturellement de l'usage qu'on en fait. Il en va de même pour la taille des écrans. Effectivement, l'idéal semble être un écran d'une taille comprise entre 7 et 8 pouces, la prise en main est optimale, cela confère au lecteur une mobilité indéniable, un confort de lecture et un prix plutôt abordable. La taille adéquate pour une lecture de longue durée étant au minimum 5 pouces, avec un tel écran le confort de lecture commence à devenir raisonnable. En dessous de 5 pouces, le confort est loin d'être optimal mais l'avantage évident est la mobilité.

Les supports de lecture numérique ont eux aussi évolué avec le temps : dans les années 2000 est apparu le Cybook l'un des premiers livres numériques. Il comportait cinq tailles de caractère différentes, mais sa visibilité était très faible et sa mobilité compromise par son poids. En 2003/2004 : c'est l'e-book Archos qui fait son apparition : la lecture devient plus fluide de même que la prise en main, et l'activation de liens devient possible. Puis, c'est en 2006 qu'apparaissent les premières liseuses qui sont, au départ, davantage des “clônes du livre imprimé”, cependant leur succès est lourdement compromis par les éditeurs qui refusent de participer à la diffusion du live numérique. C'est donc Amazon qui va sauver le projet en proposant un prix unique pour les livres numériques sur son site. Enfin, en 2010, c'est l'Ipad qui révolutionne le genre avec bons nombres d'outils qui viennent aider l'utilisateur dans la pratique mais aussi le divertir redéfinissant une fois de plus ses pratiques de lecture.  

Après avoir défini l’acte de lecture, et plus particulièrement l’acte de lecture numérique, nous pouvons maintenant nous intéresser aux impacts de cette nouvelle pratique sur le lecteur.

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Du point de vue de la psychologie cognitive

      Depuis quelques années, les spécialistes de la psychologie cognitive s’intéressent aux effets de la lecture numérique sur le processus de lecture en lui-même. Celui-ci se décompose en trois phases, qui interviennent simultanément et rapidement : il y a tout d’abord l’identification des lettres ; vient ensuite l’identification des mots et de leur sens ; enfin, il s’agit d’intégrer l’ensemble des informations, afin de capter le sens du texte.

Aujourd'hui, avec la multiplication des types de supports, le nombre de lecteurs adeptes du numérique va grandissant, et avec ce phénomène se pose un certain nombre de questions quant aux conséquences sur la santé et le cerveau de l’individu.

La première préoccupation concerne le processus « physique » de la lecture sur écran, et toutes les conséquences qu’il pourrait avoir sur les yeux de l’individu. En effet, l’écran suppose une luminosité interne au document, ou rétroéclairage, qui peut agresser l’œil du lecteur. De plus, le fond de l’écran n’est blanc qu’à 40 ou 45% par rapport au papier, ce qui représente un effort supplémentaire de la part du lecteur. Lors du processus de lecture, l’œil va fonctionner par saccades (qui est un mouvement entre deux points fixes, permettant à l’œil de renvoyer l’image comprise entre ces deux points vers la fovéa) et fixations (l’œil s’arrête sur un point particulier de son champ visuel pour en extraire des informations détaillées). Véronique Drai-Zerbib, professeur en psychologie cognitive  à l’Université de Nice et chercheuse au LUTIN,  met en avant le fait que lors de la lecture sur écran, l’empan visuel, c’est-à-dire la distance maximale que l’œil peut percevoir lorsqu’il se fixe sur un point, diminue. Cette réduction du champ visuel oblige alors le lecteur à augmenter le nombre de saccades et fixations. En découle une perturbation de la tension visuelle qui guide le regard, ce qui suppose un temps de fixation plus long. Si cela ralentit la vitesse de lecture, ce phénomène a également pour conséquence une fatigue visuelle accrue. A terme, cette fatigue peut augmenter les risques de cataracte liés à l’âge (le cristallin perd de sa transparence). Les porteurs de lentilles sont eux exposés à des risques de  blépharites (une inflammation de la peau constituant la paupière) ou de sécheresses oculaires. Cependant, le professeur Luis Fernandez-Vega, président de la Société Espagnole d’Ophtalmologie, nuance ces dangers. En effet, ceux-ci n’interviennent pas seulement suite à une lecture sur écran trop intensives, ce sont des maladies ou infections qui peuvent avoir d’autres origines complètement extérieures. Pour éviter ces problèmes, il indique quelques précautions à prendre, telles qu’une distance minimale de trente centimètres entre les yeux et l’écran, un environnement suffisamment éclairé pour que l’agression visuelle produite par l’écran soit moins importante, ou encore veiller à une lubrification de l’œil suffisante afin de pallier à tous risques de sécheresse, lesquels engendreraient une fatigue visuelle supplémentaire. Il évoque également les avantages liés à l’écran sur les problèmes médicaux liés à l’œil : en effet, cette technologie permet de régler le contraste, la luminosité, ou encore la taille de la lettre, selon les besoins de chacun. Si l’écran présuppose donc certains risques médicaux liés à une pratique intensive et non-maîtrisée, il suffit d’apprendre à utiliser correctement ce média pour réduire considérablement lesdits risques.

Un autre processus « physique » intervient avec la lecture sur écran. En effet, des études neuroscientifiques, ainsi que les recherches de M. Wolf, psychologue du développement, ont démontré que le cerveau subissait certaines modifications suite à cette pratique. Le cerveau humain est malléable, il peut s’adapter, et ce à n’importe quel âge. Ainsi, même des individus adultes sont soumis à cette reformation de l’encéphale. Ce dernier réagit de façon différente face à une lecture traditionnelle sur papier ou à une lecture numérique. Dans ce dernier cas, il faut considérer toute l’importance que recouvre le « style internet ». Sur la toile, ce sont les principes d’ « efficacité » et d’ « immédiateté » qui sont les plus importants : l’internaute veut avoir un accès rapide à une information conforme à sa recherche. Ainsi, son cerveau doit s’adapter à ce nouveau type de lecture, différent du processus de lecture profonde, plutôt rattaché à la lecture sur papier. Le docteur Wolf découvre alors, lors de ses recherches, que les circuits neuronaux sont totalement repensés par le cerveau lors de cette nouvelle pratique, car il doit s’y adapter. Ainsi, chaque sujet connaît une modification de sa matière grise, induite par une adaptation nécessaire au processus nouveau de la lecture sur écran.

Le dernier phénomène que nous évoquerons concerne un domaine plus large : celui de la psychologie cognitive. Cette démarche scientifique consiste à analyser quels processus cognitifs un sujet met en œuvre pour pouvoir percevoir et comprendre le contenu d’une source numérique. Lors d’une lecture sur écran, celui-ci est soumis à trois types de présentation : les présentations dynamiques (contrairement au papier où tout est perçu page par page, l’écran suppose un mouvement du mot et de l’image induit par le dynamisme de l’affichage), hypertextuelle (le lecteur peut être renvoyé vers une multitude de sources externes au document initial), et multimodale (le document numérique propose différents types de supports, comme des images, vidéos, sons, etc.). Face à la richesse que propose cette technologie, le lecteur peut subir ce que les spécialistes ont appelé une désorientation cognitive. Happé par la variété des supports et des documents, celui-ci peut en effet perdre de vue sa recherche ou lecture initiale. Lors de ses recherches, Thierry Baccino, professeur de psychologie et directeur scientifique du LUTIN, a mis en évidence le fait que si l’enrichissement du contenu grâce à l’hypertextualité pouvait être bénéfique, cela pouvait aussi entrainer une saturation de l’information, et par extension une désorientation cognitive. Le lecteur, qui n’arrive plus à se repérer dans sa recherche initiale, ne mémorise alors que très peu l’information, mémorisation déjà mise en péril par le scrolling, c’est-à-dire le défilement de haut en bas ou de droite à gauche, intrinsèque au support numérique. En effet, avec le livre imprimé, l’individu se repérait spatialement dans le texte ; il pouvait parfois ne pas se rappeler de la nature exacte d’un contenu, mais connaître son emplacement. Avec le livre numérique, cette connaissance intime du texte n’est plus possible, ou en tout cas très difficile, car l’écrit n’a plus de consistance matérielle. Tous ces paramètres font que le lecteur est perdu au sein du texte. De plus, le document numérique ne cesse de s’enrichir, grâce à l’hypertextualité et la multimodalité. Le lecteur est alors confronté à une multitude de sources, de liens, de types de documents, qui font qu’à sa perte de repères spatiaux s’ajoute une perte du lien logique de sa lecture, ce qui constitue le principe de désorientation cognitive mise en relief par les spécialistes. Selon le professeur Drai-Zerbib, si l’outil informatique est un atout indéniable, qui élargit l’expérience que l’on fait de notre propre environnement, il doit cependant être amélioré, et le lecteur doit apprendre à l’utiliser correctement pour éviter les dangers aussi bien d’ordre médical que cognitifs.

Liseuse

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Des préjugés sur la lecture sur écran? 

      Face aux désordres médico-cognitifs évoqués précédemment, il apparaît qu’une part importante du lectorat est réfractaire aux écrans, alors que ce marché est en plein essor. Plusieurs études ont alors été menées pour mesurer l’impact réel de la lecture numérique sur le lecteur, et aussi pour savoir si celui-ci ne serait pas influencé par une réticence primitive, sans même forcément connaître ce support. De ces expériences, il découle plusieurs faits. Tout d’abord, les chercheurs se sont rendu compte que les personnes qui travaillaient toute la journée sur écran préféraient un support papier une fois rentrés chez eux. D’autres recherches ont également été menées dans certaines universités. L’une d’elles, dirigée par Anne Mangen à l’Université de Stravanger en Norvège, consistait à diviser un corps d’étudiants, doté des mêmes capacités et issu d’un même cursus, et de les mettre face à un même texte. La moitié d’entre eux en avait un exemplaire papier, et l’autre moitié un format numérique. Soumis ensuite à un questionnaire de compréhension, Anne Mangen a pu constater que les étudiants travaillant sur papier avaient plus de facilités à se repérer dans le texte, à se l’approprier en le surlignant ou l’annotant, et à le manipuler avec plus de naturel. Le groupe disposant d’un texte numérique était en revanche moins performant, et se repérait avec beaucoup moins d’aisance au sein de celui-ci. Une expérience similaire a été menée par Kate Garland en 2003, à l’Université de Leicester, mais avec des résultats plus nuancés. Si les deux groupes d’élèves ont obtenu un taux de réussite sensiblement similaire, elle a cependant constaté que les étudiants travaillant sur support papier avaient une vitesse de lecture plus rapide que leurs camarades, une concentration plus intense, ainsi qu’une aisance plus importante dans la manipulation du texte. La même année, une étude menée auprès de 687 étudiants de l’Université de Mexico a révélé que 80% d’entre eux préféraient lire sur papier, trouvant ce support plus clair.

Ces résultats peuvent surprendre, si l’on considère l’augmentation constante du nombre d’étudiants qui privilégient l’utilisation de l’ordinateur portable pour la prise en note de leurs cours, et plus largement l’utilisation massive des écrans pour tout acte de lecture, qu’il soit audio, visuel ou textuel. Alors que ceux-ci font désormais partie du quotidien de chacun, comment peut-on alors expliquer ce retour privilégié au support papier ? Les lecteurs avancent l’argument du plaisir sensoriel. Avoir un livre ou un journal entre les mains, c’est éprouver des sensations : le toucher du papier, son odeur, le bruit de la page que l’on tourne. Il y a une matérialité de l’objet, une manipulation qui lui est liée. En effet, il est difficile de plier la page d’un livre numérique, ou encore d’intervenir directement sur le texte en soulignant, surlignant, entourant, annotant. Les lecteurs mettent donc en avant ce lien intime qui existe avec un texte imprimé, et qui n’est pas possible avec l’outil numérique, malgré tous les efforts des ingénieurs pour le rendre le plus proche possible de son ancêtre matériel. On aurait pu penser que l’amélioration du tactile allait permettre au numérique de gommer cette frontière sensorielle, mais il n’en est visiblement rien auprès du lectorat. Mais il est important de prendre en compte le fait que bon nombre de lecteurs ont un a priori parfois très marqué sur la lecture numérique, et que les arguments précédemment évoqués sont le résultat de préjugés quant à ce nouveau mode de lecture, le lecteur s’y montrant préalablement défavorable.

Face à ces constats, une question se pose : les clichés liés au numérique sont-ils un frein à l’expansion de cette technologie ? Elle a certains inconvénients indéniables. En effet en 2007, une étude de Jakob Nielsen, spécialiste de l’ergonomie informatique et de l’utilisation des sites internet, montre qu’on lit 25% moins vite sur un écran que sur papier. Nous avons également évoqué tous les problèmes liés à la mémorisation. Mais de nouvelles recherches ont été menées, lesquelles mettent en relief le fait qu’aujourd’hui, ce nombre est passé à 6%. Il apparaît donc que l’amélioration des techniques de lecture numérique s’accompagne d’une diminution de l’écart du temps de lecture entre les deux supports. De la même façon, une étude de Meredith Travis, menée pour le New York Times, met en évidence le présupposé selon lequel la lecture sur un écran LCD serait plus fatigante qu’une lecture sur papier. Après étude, il apparaît qu’en fait, le phénomène de rétroéclairage n’est pas déterminant puisque la lumière peut également être gênante lorsqu’elle provient d’une source extérieure. A noter également que la densité lumineuse peut être maîtrisée et réglée sur un écran, chose qu’il est beaucoup plus difficile à faire avec un livre. Enfin, il a été révélé que l’encre numérique était moins fatigante lors d’une lecture prolongée. Là encore, il semble que l’idée préalable que le lecteur se fait de la lecture sur écran influence beaucoup sa pratique de cette activité. Sans doute devrons-nous attendre encore une évolution du livre numérique, qui répondrait plus aux attentes du lecteur, et lui donnerait envie de dépasser ses a priori.

Maintenant que nous connaissons les préjugés que les gens peuvent avoir à propos de la lecture numérique, il paraît indispensable d’en dégager les réels points positifs et négatifs.

Ordinateur

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Points négatifs et positifs de la lecture sur écran

       Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, la lecture numérique influe sur notre psychisme et sur notre corps, dans son article The reading brain in the Digital Age : The science of paper versus screens, Ferris Jabr, en s’appuyant sur des rapports de L’American Ophtalmic association,  note que 70% des personnes qui travaillent de longues heures d’affilée sur écran peuvent effectivement développer des symptômes tels que le stress, ce type de lecture demandant plus d’efforts mentaux que la lecture sur papier. On peut aussi noter une influence de l’écran sur l’œil qui provoquerait la cataracte (le cristallin perd de sa transparence), mais cette réflexion développée par un quotidien espagnol reste à nuancer dans la mesure où il y aurait plus de risques pour les porteurs de lentilles d’en être atteint que pour les lecteurs sur écran, cette maladie étant notamment liée à une sécheresse de l’œil. D’un point de vue psychologique, les chercheurs JF. Rouet et A. Tricot ont posé dans un article publié sur Wikipédia, le problème de « désorientation du lecteur » et de la surcharge cognitive ». Effectivement la lecture sur un appareil qui propose différentes applications demande plus de ressources au lecteur que la simple lecture d’un texte : en plus de lire, le lecteur va chercher à vérifier l’information, et le système de liens hypertextes peut également le pousser à choisir un parcours de lecture. Si toutes ces étapes ne sont pas suivies, alors se pose un risque de « zapping » ou de « navigation en surface ». De plus, l’accumulation de ces actions va amener le lecteur à prendre plus de temps pour lire, et provoquera en moyenne une lecture plus lente de 25% par rapport à la lecture sur papier. Pour le chercheur JL. Lebrave, il s’agirait plus d’un acte de manipulation d’informations plutôt que d’une véritable acquisition de connaissances. A ces problèmes, le journaliste américain N. Carr dans son article Is Google making us Stupid ? publié en 2001, ajoute le problème majeur qui est celui de la concentration. Après de nombreuses années de pratique numérique, le journaliste a fait un lien entre sa concentration déclinante et son utilisation très régulière d’un écran. Pour lui, le net érode sa capacité de concentration et de réflexion  puisque « l’esprit attend des informations comme le net les distribue » c’est-à-dire comme « un flux de particules s’écoulant rapidement ». Tout comme le fait remarquer la citation d'A. Tricot (Cf article Wikipédia, Lecture sur écran), il a maintenant l’impression de fendre la surface et de ne plus réussir à se plonger vraiment dans les informations qu’il lit. Selon lui, son cerveau n’a plus cette capacité de concentration, qu’il appelle également « pensée profonde », un acte indissociable de celui de « lecture profonde » : avec internet il n’y a plus de moments de calme, tous les moments sont remplis par du « contenu ». Malgré l’évidente réalité de ces constatations, on pourra  remarquer le ton extrêmement négatif de ce dernier article qui a d’ailleurs soulevé de nombreux débats.

David Lynch
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David Lynch pense qu'on ne peut pas regarder un film sur un iPhone
Brittney Gilbert
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Effectivement la lecture numérique peut avoir certains effets négatifs sur ses lecteurs, mais justement parce que ce type de lecture se démocratise, les chercheurs et fabricants ne cessent d’améliorer les outils de lecture numérique. Sur le Blog actu des ebooks, spécialiste en la matière, on peut donc trouver la liste de tous les avantages techniques que proposent de plus en plus de liseuses et de tablettes. A ceux qui leur reprochaient d’être fatigantes, on peut répondre que justement ces outils offrent la possibilité de régler la taille de police du texte, ainsi que le contraste par rapport au fond. Point important, il est maintenant possible de régler la lumière par rapport à l’environnement du lecteur, réglage automatique sur certaines tablettes, possibilité donc de lire de jour comme de nuit sans se fatiguer. D’un point de vue plus attractif, éventuellement destiné aux enfants mais également aux personnes mal voyantes, on notera aussi la possibilité de changer la couleur de la police. Pour celles et ceux à qui la forme du livre manque, on trouvera surtout sur les liseuses, un système de changement de page non pas linéaire, mais de véritables pages à tourner.

Plus que l’apparence, la lecture sur tablette offre en plus du texte de nombreux outils, notamment avec l’intégration du multimédia, on peut alors tout faire avec un seul appareil et remplacer : un livre, un dictionnaire, une bibliothèque, un ordinateur, par une tablette qui permettra en même temps que la lecture de vérifier directement le sens des mots inconnus ou encore d’accéder grâce aux liens hypertextes aux différentes recherches ou autres œuvres qui ont inspiré l’œuvre en cours. A cette idée s’ajoute la possibilité d’accéder à tous types de textes sur un seul outil, en plus des  ebooks, nombreuses sont maintenant les applications de magazines ou d’articles de presse. Par exemple, Serge Tisseron, admet que la BD en ligne reste traditionnellement construite sur le modèle du livre, c’est-à-dire de façon linéaire « Lorsque l’écran s’allume il devient possible de faire des allers retours, de faire jouer sa mémoire visuelle pour naviguer dans des contenus, et donc d’annuler le temps ». Par l’intermédiaire d’un seul objet, une multitude de lectures est alors offerte au lecteur avec la possibilité de se l’approprier, mais pour que toutes ces évolutions soient profitables, encore faut-il respecter quelques règles rappelées dans l’article Pantallas y mas pantallas du quotidien 20 minutos. On retiendra en priorité de maintenir une distance d’environ 30 cm avec l’écran et de le regarder de haut, on pensera également à cligner régulièrement des yeux  afin de maintenir une bonne lubrification de l’œil et à ne pas s’installer dans un lieu trop sec, venteux ou enfumé qui aura tendance à assécher l’œil.

Conséquences et opportunités

       La lecture numérique va donc entraîner des conséquences sur la posture du lecteur d’aujourd’hui, d’une part ses compétences vont changer. Comme le fait remarquer l’article Que devient la lecture sur écran?  sur le site Savoir CDI, ce nouveau type de lecture va nécessiter une prise en main des outils numériques, d’abord une familiarisation qui passera par l’initiation, puis un temps d’appropriation. Le premier temps s’avère assez rapide pour la jeune génération qui est née à l’ère du numérique, en revanche elle pourra s’avérer plus difficile pour l’ancienne génération, mais les professionnels du numérique prennent de plus en plus en compte ce problème, raison pour laquelle ils vont apprendre à développer une méthode intellectuelle de lecture, des stratégies de repérage et une mémoire immédiate. Leur rôle sera aussi d’aider le lecteur à « recontextualiser »  le document lu à travers l’écran et évidemment à manipuler les outils informatiques. D’autre part, la lecture numérique va permettre de mettre en évidence le système de lecture hypertextuelle. A travers ce nouveau type de lecture, on offre au lecteur la possibilité d’une lecture en hypertexte ou hypermédia, par le biais des liens qui peuvent être proposés au fil du document. Pour C. Vandendorpe, ce type de lecture n’est pas nouveau et donc difficile dans le sens où il peut être rapproché des fragments de Pascal ou du style de Montesquieu, il induit une possibilité de choisir et de construire son propre parcours de lecture. On retiendra donc, comme le fait remarquer Serge Tisseron, l’importance d’une éducation à la compréhension des écrans, de leurs bienfaits comme de leurs dangers pour notre personnalité. D’où la nécessité, aussi, non pas de dissoudre la culture du livre dans la nouvelle culture des écrans, mais d’en préserver l’essence et les enseignements à l’école.

En revanche, tout ne peut pas être mis sur le même plan, et même si les conséquences vues précédemment sont plutôt positives, on n’oubliera pas les quelques limites de la lecture numérique, comme l’a fait remarquer ironiquement le réalisateur américain David lynch dans une vidéo intitulée David Lynch on Iphone, que tout ne peut pas être adapté au numérique, ou en tout cas à la lecture sur petit écran, notamment le visionnage de film. Comme l’ont montré les différentes études, le bon visionnage d’un texte ou d’une vidéo nécessite une taille minimum d’écran, et un écran de smartphone ne pourra pas offrir au lecteur la qualité maximale pour apprécier totalement un document.

On pourra malgré tout retirer de l’expérience numérique de réelles opportunités pour les lecteurs, en plus du confort et de la mobilité dont il a déjà été question, particulièrement en ce qui concerne un jeune lectorat ou un lectorat atteint de handicap. A ce sujet, le site de l’éducation nationale, Eduscol, a publié un dossier sur la lecture numérique visant à montrer son intérêt dans l’apprentissage des cours. On retiendra particulièrement les applications de lecture à voix haute, disponibles sur Google play ou encore sur Iphone (Cf vidéo) qui permettent à une personne ne sachant pas lire, à une personne en apprentissage de la lecture ou à une personne malvoyante de se faire lire un texte présélectionné par le biais de son ordinateur, de sa tablette ou de son smartphone. Ce type d’application nous entraîne vers une véritable indépendance des lectorats jusqu’ici restés en marge. A cette véritable évolution, on pourra ajouter que loin de détourner la population de la lecture, comme la tendance voudrait le faire croire, certaines applications numériques, notamment celles lancées par des journaux ou autres magazines, permettent à l’heure actuelle de relancer la lecture de la presse. Selon certaines études, les équipements propices à la lecture numérique favoriseraient la lecture de la presse, aujourd’hui un tiers de la lecture de presse se fait sur écran, et les utilisateurs de téléphones et de tablettes lisent plus la presse que la moyenne.

Lecture à voix haute sur iPhone
Lecture à voix haute sur iPhone (Vidéo)

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Application de lecture à voix haute sur un texte pré-sélectionné.
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Loin de décourager de la lecture, tous les outils de lecture numérique, en offrant un nouveau contact de découverte, d’inventivité et d’action, permettraient donc aujourd’hui de relancer un attrait des jeunes comme des plus âgés pour la lecture.

      En conclusion, s’il est indéniable que la lecture numérique apporte certains avantages, l’utilisation de cette technologie reste une pratique très récente, sur laquelle nous n’avons sans doute pas assez de recul pour en mesurer toute la portée. Ce qui reste sûr à l’heure actuelle, c’est qu’elle ne met pas en péril la lecture sur papier, puisque ces deux activités, loin de se concurrencer, ont plutôt tendance à se compléter.

 

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Sources
Sources
Détails des sources : ouvrages, documents électroniques et audiovisuels.
Licence : Domaine Public
 

Notes de lecture

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